En 1859, le jour où la nouvelle de la bataille de Magenta se répandit, je me souviens qu'au sortir du collège, j'allai sur la place de la Sorbonne, pour voir, pour me promener dans cette fièvre qui courait les rues. Là, il y avait un tas de galopins qui criaient: «Victoire! victoire!» Nous flairions un jour de congé. Et, dans ces rires, dans ces cris, j'entendis des sanglots. C'était un vieux savetier qui pleurait au fond de son échoppe. Le pauvre homme avait deux enfants en Italie.
J'ai souvent, depuis cette époque, entendu ces sanglots dans ma mémoire. A chaque bruit de guerre, il me semble que le vieux savetier, le peuple en cheveux blancs, pleure au loin, dans les frissons chauds des places publiques.
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Mais je me souviens mieux encore de l'autre guerre, de la campagne de Crimée. J'avais alors quatorze ans, je vivais au fond de la province, j'étais en pleine insouciance, à ce point que je ne voyais autre chose dans la guerre que le continuel passage des troupes, dont le défilé était devenu une de nos récréations les plus passionnées.
La petite ville du Midi que j'habitais fut, je crois, traversée par presque tous les soldats qui allèrent en Orient. Un journal de la localité annonçait à l'avance les régiments qui devaient passer. Les départs avaient lieu vers cinq heures du matin. Dès quatre heures, nous étions sur le Cours; pas un externe du collège ne manquait au rendez-vous.
Ah! les beaux hommes! et les cuirassiers, et les lanciers, et les dragons, et les hussards! Nous avions un faible pour les cuirassiers. Quand le soleil se levait et que ses rayons obliques flambaient dans les cuirasses, nous reculions, aveuglés, ravis, comme si une armée d'astres à cheval eut passé devant nous.
Puis les clairons sonnaient. Et l'on partait.
Nous partions avec les soldats. Nous les suivions sur les grandes routes blanches. La musique jouait alors, remerciait la ville de son hospitalité. Et, dans l'air clair, dans la matinée limpide, c'était une fête.
Je me rappelle avoir fait des lieues de la sorte. Nous marchions au pas, nos livres attachés sur le dos par une courroie, comme une giberne. Nous ne devions jamais accompagner les soldats plus loin que la Poudrière; puis, nous allions jusqu'au pont; puis, nous remontions la côte; puis, nous nous accordions jusqu'au prochain village.
Et quand la peur nous prenait et que nous consentions à nous arrêter, nous grimpions sur un coteau, et de là, au loin, entre les plis des terrains, le long des coudes de la route, nous suivions le régiment, nous le regardions se perdre et s'effacer, avec ses mille petites flammes, dans la lumière éclatante de l'horizon.