Je n'avais plus revu Jacques. Je savais qu'il vivait toujours à Clamart, sous le berceau, dans le souvenir de Madeleine. Depuis le commencement du siège, j'étais si brisé de fatigue, que je ne songeais plus à lui, lorsque le 13 au matin, apprenant qu'on se battait du côté de Meudon et de Sèvres, je revis brusquement dans mon souvenir la petite maison blanche, cachée sous les feuilles vertes. Et je revis aussi Madeleine, Jacques, nous tous, prenant le thé dans le jardin, au milieu de la grande paix du soir, en face de Paris ronflant sourdement à l'horizon.
Alors, je sortis par la porte de Vanves, et j'allai devant moi. Les routes étaient encombrées de blessés. J'arrivai ainsi aux Moulineaux, où j'appris notre succès; mais, quand j'eus tourné le bois et que je me trouvai sur le coteau, une émotion terrible me serra le coeur.
En face de moi, dans les terres piétinées, ravagées, je ne vis plus, à la place de la petite maison blanche, qu'un trou noir où la mitraille et l'incendie avaient passé. Je descendis le coteau, les larmes aux yeux.
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Ah! mes amis, quelle épouvantable chose! Vous savez, la haie d'aubépines, elle a été rasée au pied par les boulets. Les grandes giroflées fauves, les géraniums, les rhododendrons, traînaient, hachés, broyés, si lamentables à voir, que j'ai eu pitié d'eux, comme si j'avais eu devant moi les membres saignants de pauvres gens de ma connaissance.
La maison est tout écroulée d'un côté. Elle montre, par sa plaie béante, la chambre de Madeleine, cette chambre pudique, tendue d'une perse rose, et dont on voyait de la route les rideaux toujours fermés. Cette chambre, brutalement ouverte par la canonnade prussienne, cette alcôve amoureuse qu'on aperçoit maintenant de toute la vallée, m'ont fait saigner l'âme, et je me suis dit que j'étais au milieu du cimetière de notre jeunesse. Le sol couvert de débris, creusé par les obus, ressemblait à ces terrains fraîchement remués par la pelle des fossoyeurs, et dans lequel on devine des bières neuves.
Jacques avait dû abandonner cette maison criblée par la mitraille. J'avançai encore, j'entrai sous le berceau, qui, par miracle, est resté presque intact. Là, à terre, dans une mare de sang, Jacques dormait, la poitrine trouée de plus de vingt blessures. Il n'avait pas quitté les vignes vierges où il avait aimé, il était mort où était morte Madeleine.
J'ai ramassé à ses pieds sa giberne vide, son chassepot brisé, et j'ai vu que les mains du pauvre mort étaient noires de poudre. Jacques, pendant cinq heures, seul avec son arme, avait défendu furieusement le blanc fantôme de Madeleine.
XIV
Pauvre Neuilly! Je me souviendrai longtemps de la lamentable promenade que j'ai faite hier, 25 avril 1871. A neuf heures, dès que l'armistice conclu entre Paris et Versailles a été connu, une foule considérable s'est portée vers la porte Maillot. Cette porte n'existe plus; les batteries du rond-point de Courbevoie et du mont Valérien en ont fait un tas de décombres. Lorsque j'ai franchi cette ruine, des gardes nationaux étaient occupés à réparer la porte; peine perdue, car quelques coups de canon suffiront pour emporter les sacs de terre et les pavés qu'ils entassaient.