Je ne sais combien je passai de temps dans une sorte de somnolence douloureuse. Mon coeur souffrait autant que ma chair. Des larmes coulaient sur mes joues, lentes et chaudes. Au milieu des cauchemars que me donnait la fièvre, j'entendais un râle pareil à la plainte continue d'un enfant qui souffre. Par instants, je m'éveillais, je regardais le ciel avec étonnement.

Je compris enfin que c'était M. de Montrevert, gisant à quelques pas, qui râlait ainsi. Je l'avais cru mort. Il était couché la face contre terre, les bras écartés. Cet homme avait été bon pour moi; je me dis que je ne pouvais le laisser mourir ainsi, le visage dans la terre, et je me mis à ramper doucement vers lui.

Deux cadavres nous séparaient. J'eus un instant la pensée de passer sur le ventre de ces morts pour abréger le chemin; car, à chaque mouvement, mon épaule me faisait horriblement souffrir. Mais je n'osai pas. J'avançai sur les genoux, m'aidant d'une main. Quand je fus arrivé auprès du colonel, je poussai un soupir de soulagement; il me sembla que j'étais moins seul; nous allions mourir ensemble, et cette mort partagée ne m'épouvantait plus.

Je voulais qu'il vît le soleil, je le retournai le plus délicatement possible. Quand les rayons tombèrent sur son visage, il souffla fortement; il ouvrit les yeux. Penché sur lui, j'essayai de lui sourire. Il abaissa de nouveau les paupières; à ses lèvres qui tremblaient, je compris qu'il avait conscience de ses souffrances.

—C'est vous, Gourdon, me dit-il enfin d'une voix faible; la bataille est-elle gagnée?

—Je le crois, colonel, lui répondis-je.

Il y eut un instant de silence. Puis, ouvrant les yeux et me regardant:

—Où êtes-vous blessé? me demanda-t-il.

—A l'épaule… Et vous, colonel?

—Je dois avoir le coude broyé… Je me rappelle, c'est le même boulet qui nous a arrangés comme cela, mon garçon.