Guillaume, surpris, s'était levé, dans l'émotion que lui causait une pareille démarche; tandis que Pierre, bouleversé par l'entrée de cet homme, le regardait, sans bouger de sa chaise.

—Monsieur Froment, finit par dire Salvat, debout, timide et gêné, cela m'a fait bien de la peine, quand on m'a dit l'embêtement où je vous ai mis, car je n'oublierai jamais que vous avez été bon pour moi, un jour que tout le monde me jetait à la porte...

Il se dandinait sur une jambe, il faisait passer son vieux chapeau rond d'une main dans l'autre.

—Alors, j'ai tenu à venir vous dire moi-même que, si je vous ai pris une cartouche de votre poudre, un soir où vous tourniez le dos, c'est là, dans toute l'histoire, la seule chose dont j'ai un vrai remords, puisque ça peut vous compromettre... Et je veux aussi vous jurer que vous n'avez rien à craindre de moi, que je me laisserai vingt fois couper le cou, plutôt que de prononcer votre nom... Voilà tout ce que j'avais sur le cœur.

Il retomba dans son silence embarrassé, tandis que ses bons yeux de chien fidèle, ses yeux de rêverie et de tendresse, restaient fixés sur Guillaume, d'un air d'adoration respectueuse. Et Pierre le regardait toujours, à travers l'exécrable vision que son entrée venait d'évoquer en lui, celle du lamentable trottin de modiste, l'enfant blonde et jolie, étendue là-bas, le ventre ouvert, sous le porche de l'hôtel Duvillard. Ce fou, cet assassin, était-ce possible qu'il fût là et qu'il eût les yeux humides?

Guillaume, touché, s'était approché pour serrer la main de l'homme.

—Je sais bien, Salvat, que vous n'êtes pas un méchant. Mais quelle bête et abominable chose vous avez faite, mon garçon!

Doucement, sans se fâcher, Salvat sourit.

—Oh! monsieur Froment, si c'était à refaire, je le referais. Ça, vous savez, c'est mon idée. Et, à part vous, je le répète, tout va bien, je suis content.

Il ne voulut pas s'asseoir, il causa debout un instant encore avec Guillaume; pendant que Janzen, comme s'il se fût désintéressé, en désapprouvant une pareille visite, inutile et dangereuse, s'était assis, pour feuilleter un livre d'images. Guillaume tira de Salvat ce qu'il avait fait le jour de l'attentat, sa course errante, affolée de chien battu au travers de Paris, la bombe promenée partout, d'abord dans son sac à outils, puis sous son veston, et l'hôtel Duvillard dont la porte cochère était fermée, et la Chambre dont les huissiers lui avaient barré le seuil, et le Cirque où il avait songé trop tard à faire une hécatombe de bourgeois, et l'hôtel Duvillard enfin où il était revenu échouer, comme attiré par la force même du destin. Son sac à outils dormait au fond de la Seine, il l'y avait jeté dans une haine brusque du travail qui n'arrivait même pas à le nourrir, lui et les siens, ne gardant que la bombe, pour avoir les mains plus libres. Puis, il dit sa fuite, l'explosion formidable ébranlant derrière lui le quartier, sa joie et son étonnement de se retrouver plus loin, le long de rues tranquilles, où l'on ignorait tout encore. Et, depuis un mois, il vivait au hasard, sans savoir ni où ni comment, couchant souvent dehors, ne mangeant pas tous les jours. Un soir, le petit Victor Mathis lui avait donné cent sous. D'autres camarades l'aidaient, le gardaient une nuit, le faisaient filer, au moindre péril. Toute une complicité tacite l'avait, jusque-là, sauvé de la police. Fuir à l'étranger? il en avait bien eu l'idée un instant; mais son signalement devait être partout, on le guettait à la frontière, n'était-ce pas hâter son arrestation? Paris, c'était l'océan, nulle part il ne courait moins de risques. D'ailleurs, il n'avait plus ni la volonté, ni l'énergie de fuir, fataliste à sa manière, ne trouvant pas la force de quitter le pavé parisien, attendant qu'on l'y arrêtât, à l'état dernier d'épave sociale, désemparé, roulé parmi la foule, dans le rêve éveillé qui l'emportait.