—Enfin, espérons que votre fils vous donnera du contentement et qu'il pourra vous rendre tout ce que vous avez fait pour lui.
Et madame Mathis s'en alla, s'effaça discrètement, avec un geste d'infinie tristesse. Elle ignorait tout de son fils, mais elle tremblait devant l'acharnement de l'obscure destinée.
—Je ne pense pas, dit Pierre à l'abbé, quand ils furent seuls, que la pauvre femme doive compter beaucoup sur son fils. Je n'ai vu ce garçon qu'une fois, il a dans ses yeux clairs la sécheresse et le coupant d'un couteau.
—Vous croyez? se récria le vieux prêtre, avec sa naïveté de brave homme. Il m'a semblé très poli, un peu pressé de jouir peut-être; mais ils sont tous impatients, dans la jeunesse d'aujourd'hui... Voyons, mettons-nous à table, la soupe va être froide.
Presque à la même heure, à un autre bout de Paris, rue Saint-Dominique, la nuit lente s'était faite aussi dans le salon que la comtesse de Quinsac occupait, au fond du silencieux et morne rez-de-chaussée d'un vieil hôtel. Elle était là, seule avec le marquis de Morigny, l'ami fidèle, tous deux aux deux coins de la cheminée, où la braise d'une dernière bûche achevait de s'éteindre. La servante n'avait pas encore apporté la lampe, et la comtesse oubliait de sonner, trouvait un soulagement à son inquiétude, dans cet envahissement des ténèbres, noyant les choses inavouées qu'elle craignait de laisser voir sur son visage las. Alors seulement elle osa parler, au milieu de ce salon noir, devant le foyer mort, sans que nul bruit lointain de roues troublât le silence du grand passé qui dormait là.
—Oui, mon ami, je ne suis pas contente de la santé de Gérard. Vous allez le voir, car il m'a promis de rentrer de bonne heure et de dîner avec moi. Oh! je sais qu'il est de fière mine, l'air grand et fort. Mais il faut, pour le bien connaître, l'avoir veillé comme moi, élevé avec tant de peine! Au fond, il est à la merci de tous les petits maux, qui s'aggravent immédiatement chez lui... Et l'existence qu'il mène n'est pas faite pour la santé.
Elle se tut, soupira, hésitant à se confesser jusqu'au bout.
—Il mène l'existence qu'il peut mener, dit lentement le marquis de Morigny, dont le fin profil, le grand air de vieillard sévère et tendre se perdait, noyé d'ombre. Puisqu'il n'a pu supporter la vie militaire, et que les fatigues de la diplomatie elle-même vous effrayent, que voulez-vous donc qu'il fasse?... Il n'a qu'à vivre à l'écart, en attendant l'écroulement final, sous cette abominable république, qui achève de mettre la France au tombeau.
—Sans doute, mon ami. Mais justement, cette vie oisive m'épouvante. Il y achève de perdre tout ce qu'il avait de bon et de sain... Je ne dis pas uniquement cela pour les liaisons que nous avons dû lui tolérer. La dernière, que j'ai d'abord acceptée si difficilement, tant elle révoltait d'idées et de croyances en moi, m'est apparue ensuite comme étant plutôt d'une bonne influence... Seulement, le voici qui entre dans sa trente-sixième année, est-ce qu'il peut continuer à vivre de cette façon, sans but, sans devoir? Peut-être, s'il est soufrant, est-ce parce qu'il ne fait rien, qu'il n'est rien et qu'il ne sert à rien.
Sa voix se brisa de nouveau.