Pierre, sans se permettre de s'étonner de les y trouver eux-mêmes, et sans leur demander ce qu'ils y faisaient, expliqua qu'il s'était attardé chez l'abbé Rose, pour visiter avec lui une hospitalité de nuit. Ah! toute l'affreuse misère qui aboutissait là, dans ces dortoirs empestés, dont l'odeur de bétail l'avait fait défaillir! tout ce qui s'anéantissait là de lassitude et de désespoir, en un sommeil écrasé de bêtes tombées sur le sol, pour y cuver l'abomination de vivre! Une promiscuité innommable, l'indigence et la souffrance en tas, des enfants, des hommes, des vieillards, des haillons sordides de mendiants mêlés à des redingotes élimées de pauvres honteux, les épaves du naufrage quotidien de Paris, la fainéantise, et le vice, et la malchance, et l'injustice, que le flot roulait et rejetait, avec les impuretés de l'écume! Certains dormaient assommés, la face morte. D'autres, sur le dos, la bouche ouverte, ronflant, continuaient à clamer la plainte de leur existence. D'autres, sans repos, s'agitaient, luttaient encore dans leur sommeil contre des cauchemars grandis, la fatigue, le froid, la faim, qui prenaient de monstrueuses formes. Et, de ces êtres gisant comme des blessés après une bataille, de cette ambulance de la vie, empoisonnée d'une puanteur de pourriture et de mort, montait une nausée de révolte, la pensée justicière des alcôves heureuses, de la joie des riches qui aimaient ou qui se délassaient à cette heure, dans la toile fine et dans les dentelles.
Vainement, Pierre et l'abbé Rose, parmi les misérables en tas, avaient cherché le grand Vieux, l'ancien menuisier, pour le repêcher du cloaque et l'envoyer, dès le lendemain, à l'Asile des Invalides du travail. Il s'était présenté le soir, mais il n'y avait plus de place; car, chose horrible, cet enfer était encore un lieu d'élection. Et il devait être quelque part, adossé contre une borne, couché derrière une palissade. Désolé, ne pouvant battre les ténèbres louches, le bon abbé Rose était remonté rue Cortot, tandis que Pierre cherchait une voiture, pour rentrer à Neuilly.
La petite pluie fine continuait, devenait glaciale, lorsque le cocher Jules reparut enfin, interrompant le prêtre qui disait au baron et aux deux autres le frisson qu'il avait gardé de sa visite.
—Eh bien! Jules, et madame? demanda Duvillard au cocher, inquiet de le voir seul.
Jules, impassible, respectueux, sans autre ironie que le coin gauche de sa bouche légèrement de travers, répondit de sa voix blanche:
—Madame fait dire qu'elle ne rentrera pas, et elle met sa voiture à la disposition de ces messieurs, si ces messieurs veulent bien que je les reconduise chez eux.
Cette fois, c'était trop, le baron se fâcha. S'être laissé traîner dans ce bouge, l'attendre en espérant profiter de son ivresse, pour voir cette ivresse la jeter au cou d'un Legras, non, non! il en avait assez, elle payerait cher cette abomination. Et il arrêta un fiacre qui passait, il y poussa Gérard en lui disant:
—Vous allez me mettre chez moi.
—Mais puisqu'elle nous laisse la voiture! criait Dutheil, déjà consolé, riant au fond de la bonne histoire. Venez donc, il y a de la place pour trois... Non! vous préférez ce fiacre, à votre aise!
Lui, monta gaillardement, s'en alla, étalé sur les coussins, au trot des deux grands carrossiers, tandis que, dans le vieux fiacre, rudement cahoté, le baron exhalait sa colère, sans que Gérard, noyé d'ombre, l'interrompît d'un seul mot. Elle, qu'il avait comblée, qui lui avait coûté déjà près de deux millions, lui faire cette injure, à lui, lui qui était le maître, qui disposait des fortunes et des hommes! Enfin, elle l'avait voulu, il était délivré, et il respirait fortement, comme un homme qui sort d'un bagne.