L'air ravi, Dutheil la complimenta, lui baisa la main.

—Ah! madame, vous me remettez un peu de printemps dans l'âme. Paris est si noir, si boueux, ce matin!

Mais un second convive arrivait, un grand et bel homme de trente-cinq à trente-six ans, et le baron, que sa passion agitait, en profita pour s'échapper. Il emmena Dutheil dans son cabinet, qui était voisin, en disant:

—Venez donc, mon cher. J'ai encore un mot à vous dire sur l'affaire en question... Monsieur de Quinsac va tenir un instant compagnie à ma femme.

Et, dès qu'elle fut seule avec le nouveau venu, qui lui avait, lui aussi, baisé la main très respectueusement, elle le regarda en silence, longuement, tandis que ses beaux jeux tendres s'emplissaient de larmes. Dans le grand silence un peu gêné qui s'était fait, elle finit par dire très bas:

—Mon Gérard, que je suis heureuse de me trouver un moment seule avec vous! Voici plus d'un mois que vous ne m'avez donné ce bonheur.

La façon dont Henri Duvillard avait épousé la fille cadette de Justus Steinberger, le grand banquier juif, était toute une histoire restée légendaire. Comme les Rothschild, les Steinberger étaient au début plusieurs frères, quatre, Justus à Paris, les trois autres à Berlin, à Vienne, à Londres, ce qui donnait à leur secrète association un pouvoir formidable, une souveraineté internationale et toute-puissante sur les marchés financiers de l'Europe. Justus était cependant le moins riche des quatre, et il avait, dans le baron Grégoire, un redoutable adversaire, contre lequel il devait lutter, devant toutes les grandes proies. Et c'était à la suite d'une rencontre terrible entre eux, après l'âpre partage du butin, que l'idée profonde lui était venue de donner en mariage, comme épingles, Eve, sa fille cadette, au fils du baron, Henri. Jusque-là, celui-ci n'avait passé que pour un aimable garçon, homme de cheval, homme de club; et le calcul de Justus était sans doute, à la mort du redouté baron, condamné déjà, de mettre la main sur la banque rivale, s'il ne restait en face de lui qu'un gendre facile à vaincre. Justement, Henri s'était pris pour la beauté blonde d'Eve, alors éclatante, d'une violente passion. Il l'avait voulue, et le père, qui connaissait son fils, avait consenti, très amusé au fond de l'affaire exécrable que faisait Justus. Elle devint en effet désastreuse pour ce dernier, lorsque, chez Henri, succédant à son père, l'homme de proie apparut sous l'homme de plaisir, et qu'il se tailla sa grosse part, dans l'exploitation des appétits déchaînés de la démocratie bourgeoise, maîtresse enfin du pouvoir. Non seulement, Eve n'avait pas mangé Henri, devenu à son tour le banquier tout-puissant, le baron Duvillard, maître plus que jamais du marché; mais c'était le baron qui avait mangé Eve, qui l'avait dévorée en moins de quatre ans. Après lui avoir fait coup sur coup une fille et un garçon, il s'était brusquement éloigné d'elle, pendant sa dernière grossesse, comme s'il en avait eu le dégoût, dans l'ardeur qu'il avait mise à la posséder, telle qu'un fruit dont on est rassasié et qu'on rejette. D'abord, elle était restée surprise et désolée de l'aventure, en apprenant qu'il retournait à sa vie de garçon et qu'il aimait ailleurs. Puis, sans récriminations d'aucune sorte, sans colère, sans même trop chercher à le reconquérir, elle avait de son côté pris un amant. Elle ne pouvait vivre sans être aimée, elle n'était née sûrement que pour être belle, plaire, passer les jours dans des bras d'adoration et de caresse. L'amant qu'elle avait choisi, à vingt-cinq ans, elle le garda pendant plus de quinze ans, elle lui fut parfaitement fidèle, comme elle aurait été fidèle à son mari. Et, lorsqu'il mourut, ce fut pour elle une grande tristesse, un véritable veuvage. Et, six mois plus tard, ayant rencontré le comte Gérard de Quinsac, elle ne put résister de nouveau à son besoin de tendresse, elle se donna.

—Mon bon Gérard, reprit-elle, de son air de maternité amoureuse, en voyant le jeune homme embarrassé, avez-vous donc été souffrant, me cachez-vous quelque contrariété?

Elle avait dix ans de plus que lui; et, cette fois, c'était en désespérée qu'elle s'attachait à ce dernier amour, adorant ce beau garçon de tout son être révolté de vieillir, prête à lutter pour le garder quand même.

—Non, je ne vous cache rien, je vous assure, répondit le comte. Ma mère m'a beaucoup retenu, ces jours-ci.