Mais l'homme s'était jeté goulûment sur le morceau de pain; et, tandis qu'il le dévorait, d'un air éperdu de satisfaction animale, ses regards rencontrèrent les quatre consommateurs qui étaient là. Hyacinthe et Rosemonde parurent l'irriter, avec leur mine inquiète et ravie d'assister de la sorte à l'arrestation de ce misérable, qu'ils prenaient pour un bandit quelconque. Puis, ses tristes yeux sanglants vacillèrent. Ils venaient d'avoir la surprise de reconnaître Pierre et Guillaume. Et ils n'exprimèrent plus, fixés sur ce dernier, que l'affection soumise d'un bon chien reconnaissant, la promesse renouvelée d'un inviolable silence.

De nouveau, il parla, comme s'il s'adressait, en homme de courage, à celui qu'il ne regardait plus, à d'autres aussi, aux compagnons qui n'étaient point là.

—C'est bête d'avoir couru... Je ne sais pas pourquoi j'ai couru... Ah! que ça finisse, je suis prêt.

V

Le lendemain matin, en lisant les journaux, Guillaume et Pierre furent très surpris de voir que l'arrestation de Salvat n'y faisait pas le gros bruit qu'ils attendaient. A peine y trouvèrent-ils une petite note, perdue parmi les faits divers, disant qu'à la suite d'une battue, au Bois de Boulogne, la police venait de mettre la main sur un homme, un anarchiste, qu'on croyait compromis dans les derniers attentats. Et les journaux entiers étaient pleins du terrible vacarme, soulevé par les délations nouvelles de Sanier, dans la Voix du Peuple, un extraordinaire flot d'articles sur l'affaire des Chemins de fer africains, des renseignements et des appréciations de toutes sortes, au sujet de la grande séance qu'on prévoyait à la Chambre, ce jour-là, si le député socialiste Mège reprenait son interpellation, ainsi qu'il l'avait formellement annoncé.

Guillaume était décidé, depuis la veille, à rentrer chez lui, à Montmartre, puisque sa blessure se cicatrisait et qu'aucune menace, désormais, ne semblait devoir l'y atteindre, ni dans ses projets, ni dans ses travaux. La police avait passé près de lui sans paraître même soupçonner sa responsabilité possible. D'autre part, Salvat ne parlerait certainement pas. Mais Pierre supplia son frère d'attendre deux ou trois jours encore, jusqu'aux premiers interrogatoires de celui-ci, lorsqu'on verrait tout à fait clair dans la situation. La veille, pendant sa longue attente chez le ministre, il avait surpris d'obscures choses, entendu de vagues paroles, toute une sourde liaison entre l'attentat et la crise parlementaire, qui lui faisait désirer que cette dernière fût complètement vidée, avant que Guillaume reprît son existence habituelle.

—Ecoute, lui dit-il, je vais passer chez Morin, pour le prier de venir dîner, car il faut absolument que Barthès soit averti ce soir du nouveau coup qui le frappe... Puis, j'irai jusqu'à la Chambre, je veux savoir. Ensuite, je te laisserai partir.

Dès une heure et demie, Pierre arrivait au Palais-Bourbon. Et, comme il songeait que Fonsègue le ferait entrer sans doute, il rencontra, dans le vestibule, le général de Bozonnet, qui avait justement deux cartes, un ami à lui n'ayant pu venir, au dernier moment. La curiosité était énorme, on annonçait dans Paris une séance passionnante, on se disputait âprement les cartes depuis la veille. Jamais Pierre ne serait entré, si le général ne l'avait pris avec lui, en homme aimable, heureux aussi d'avoir un compagnon pour causer, car il expliquait qu'il venait passer simplement là son après-midi, comme il l'aurait tué à tout autre spectacle, au concert ou dans une vente de charité. Il y venait aussi pour s'indigner, pour se repaître de la honteuse bassesse du parlementarisme, dans son mécontentement d'ancien légitimiste devenu bonapartiste, doublement fini.

En haut, Pierre et le général purent se glisser au premier banc de la tribune. Ils y trouvèrent le petit Massot, qui les fit asseoir à sa droite et à sa gauche, en s'amincissant encore. Il connaissait tout le monde.

—Ah! vous avez eu la curiosité d'assister à ça, mon général. Et vous, monsieur l'abbé, vous êtes venu vous exercer à la tolérance et au pardon des injures... Moi, je suis un curieux par métier, vous voyez un homme qui a besoin d'un sujet d'article; et, comme il n'y avait plus que de mauvaises places, dans la tribune de la presse, j'ai réussi à m'installer commodément ici... Une belle séance à coup sûr. Regardez, regardez cet entassement de monde, à droite, à gauche, partout!