Et, bien qu'elle continuât de rire, deux larmes parurent dans ses yeux, pendant que lui, très ému aussi, murmurait, en l'embrassant de nouveau:
—Chère Marie... Combien je suis heureux! Je vous retrouve, et si belle, si tendre toujours!
Pierre, qui les regardait, les trouva froids. Il s'était sans doute attendu à plus de larmes, à une étreinte plus passionnée, entre deux fiancés qu'un accident avait séparés si longtemps, à la veille de leur mariage. La disproportion des âges aussi le blessa, bien que son frère lui parût solide et très jeune encore. Ce devait être cette jeune fille qui, décidément, ne lui plaisait guère. Elle était trop bien portante, trop calme. Depuis qu'elle se trouvait là, il sentait augmenter son malaise, son envie de s'en aller et de ne point revenir. Cette sensation de différer d'elle, d'être chez son frère un étranger, devenait en lui une véritable souffrance.
Il se leva, voulut partir, en prétextant une course dans Paris.
—Comment! tu ne restes pas à déjeuner avec nous? s'écria Guillaume, stupéfait. Mais c'était convenu, tu ne vas pas me faire ce chagrin... Maintenant, petit frère, cette maison est la tienne.
Et, tous se récriant, le suppliant, avec une affection véritable, il fut bien forcé de rester et de reprendre sa chaise, où il retomba dans sa gêne silencieuse, regardant, écoutant cette famille qui était la sienne et qu'il sentait si loin de lui.
Onze heures sonnaient à peine. Le travail continua, coupé de gaies causeries, lorsque l'une des deux bonnes fut venue chercher le panier de provisions. Marie lui recommanda de l'appeler pour les œufs à la coque, car elle se piquait d'avoir une recette merveilleuse, une façon de les cuire à point, qui gardait le blanc en un lait crémeux. Et ce fut là l'occasion de quelques plaisanteries de François, qui la taquinait parfois sur toutes les belles choses qu'elle avait apprises au lycée Fénelon, où son père l'avait mise à douze ans, après la mort de sa mère. Mais elle répondait vaillamment, riait à son tour des heures que lui-même perdait à l'Ecole Normale, à propos de chinoiseries pédagogiques.
—Ah! les grands enfants! dit-elle, sans lâcher son travail de broderie, c'est drôle, vous êtes pourtant tous les trois très intelligents, très larges d'esprit, et ça vous offusque un peu, au fond, avouez-le, qu'une fille comme moi ait fait, comme vous autres garçons, ses études dans un lycée? Querelle de sexes, question de rivalité et de concurrence, n'est-ce pas?
Ils protestèrent, jurèrent qu'ils étaient pour la plus large instruction donnée aux filles. Elle le savait bien, et s'amusait à leur rendre leurs taquineries.
—Non, non, sur cette affaire-là, vous êtes très en retard, mes enfants... Je n'ignore pas ce que, dans la bourgeoisie bien pensante, on reproche aux lycées de filles. D'abord, l'instruction y est absolument laïque, ce qui inquiète les familles qui croient, pour les filles, à la nécessité de l'instruction religieuse, comme défense morale. Ensuite, l'instruction s'y démocratise, les élèves y viennent de tous les mondes, la demoiselle de la dame du premier et celle de la concierge s'y rencontrent, y fraternisent, grâce aux bourses qu'on distribue très largement. Enfin, on s'y affranchit du foyer, une place de plus en plus grande y est laissée à l'initiative, et tous ces programmes très chargés, toute cette science qu'on exige aux examens est certainement une émancipation de la jeune fille, une marche à la femme future, à la société future, que vous appelez cependant de tous vos vœux, n'est-ce pas? les enfants.