L'heure du déjeuner approchait. On décida qu'on mettrait la table dans l'atelier, ce qui arrivait parfois, lorsqu'on avait un convive. Et ce fut vraiment exquis, dans le clair soleil, cette table dressée avec son linge blanc, ce déjeuner si simple et si fraternel. Les œufs que la jeune fille avait rapportés elle-même de la cuisine, sous une serviette, furent trouvés admirables. On fit également un succès aux radis et au beurre. Puis, après les côtelettes, il n'y eut pour dessert que le fromage à la crème, mais un fromage comme personne n'en avait jamais mangé. Et Paris était là, qui s'étendait sans bornes, d'un bout à l'autre de l'horizon, dans son grondement formidable.

Pierre avait fait effort pour s'égayer. Mais il était bientôt retombé dans son silence. Guillaume, qui venait de voir les trois bicyclettes dehors, questionnait Marie, voulait savoir jusqu'où elle était allée, le matin. François et Antoine l'avaient accompagnée, du côté d'Orgemont. L'ennui, c'était qu'il fallait ensuite remonter les bicyclettes sur la butte. Elle en riait, disait que ça la faisait bien dormir, sans vilains rêves. La bicyclette, pour elle, avait toutes sortes de vertus; et, comme le prêtre la regardait, plein d'effarement, elle promit de lui expliquer un jour ses idées là-dessus. Le pis fut que, dès lors, la bicyclette occupa toute la fin du déjeuner. Thomas s'étendit sur les derniers perfectionnements apportés aux machines qu'on fabriquait à l'usine Grandidier. Lui-même cherchait le fameux appareil tant désiré, qui permettrait, en marche, de changer la multiplication, d'une façon simple et pratique. Et, ensuite, les trois jeunes gens et la jeune fille ne parlèrent plus que des promenades faites, que des promenades à faire, débordants d'exubérance, de toute une joie d'écoliers échappés, avides de plein air.

Mère-Grand, qui présidait les repas avec une sérénité de reine mère, s'était penchée à l'oreille de Guillaume, assis près d'elle. Et Pierre comprit qu'elle lui parlait de son mariage, dont la date fixée à la fin d'avril, allait forcément être reculée. Ce mariage, si raisonnable, qui semblait devoir assurer le bonheur de toute la maison, était un peu son œuvre, ainsi que celle des trois fils; car jamais le père n'aurait cédé à son cœur, si la femme qu'il installait dans la famille, ne s'y était pas trouvée déjà, acceptée, aimée. Et, maintenant, la dernière semaine de juin, pour toutes sortes de raisons, paraissait être une bonne date.

Marie entendit, se tourna gaiement.

—N'est-ce pas, ma chère, demanda Mère-Grand, la fin de juin, c'est très bien?

Pierre s'attendait à voir une rougeur intense envahir les joues de la jeune fille. Mais elle resta très calme, elle avait pour Guillaume une affection profonde, une reconnaissance d'une infinie tendresse, certaine d'ailleurs qu'en l'épousant elle faisait un acte très sage et très bon, pour elle et pour les autres.

—Parfaitement, la fin de juin, répéta-t-elle, c'est très bien.

Les fils, qui avaient compris, se contentèrent de hocher la tête, pour donner, eux aussi, leur assentiment.

Quand on se fut levé de table, Pierre voulut absolument partir. Pourquoi donc souffrait-il ainsi, et de ce déjeuner si cordial dans sa bonhomie, et de cette famille si heureuse d'avoir enfin le père parmi elle, et surtout de cette jeune fille si paisible, si riante à la vie? Elle l'irritait, son malaise était devenu intolérable. De nouveau, il prétexta des courses sans nombre. Puis, il serra les mains des trois garçons qui se tendaient vers lui, serra même celles de Mère-Grand et de Marie, toutes deux amicales, un peu surprises de sa hâte à les quitter. Et Guillaume, après avoir vainement essayé de le retenir, soucieux et attristé, l'accompagna, l'arrêta au milieu du petit jardin, pour le forcer à une explication.

—Voyons, qu'as-tu? pourquoi te sauves-tu?