A leur tour, les enfants, Thomas, François et Antoine, s'égayèrent. Et le déjeuner s'acheva très joyeusement.
L'après-midi, Pierre sentit un poids, peu à peu, qui lui écrasait le cœur. Le mot de Marie lui revenait: «Six semaines encore.» Oui, dans six semaines, elle serait mariée. Et il lui semblait que jamais il n'avait su cela, que jamais il n'y avait songé. Puis, le soir, dans sa chambre, à Neuilly, ce fut une douleur intolérable. Le mot le torturait, le tuait. Pourquoi donc n'avait-il pas souffert d'abord, l'accueillant d'un sourire? et pourquoi, lentement, la douleur était-elle venue si obstinée, si cruelle? Tout d'un coup, l'idée naquit, la certitude s'imposa, foudroyante. Il aimait Marie, il l'aimait d'amour, à en mourir.
Alors, dans cette vision soudaine, tout s'éclaira. Depuis la première rencontre, il se vit marchant invinciblement à cet amour, se croyant blessé d'abord, prenant pour de l'hostilité l'émoi où le jetait la jeune fille, conquis ensuite, cédant à une divine douceur. C'était à elle qu'il aboutissait après tant de tourments et de luttes, et c'était en elle qu'il avait fini par se calmer. Mais, surtout, la promenade à bicyclette du matin, si délicieuse, lui apparaissait sous son véritable jour, comme une matinée de fiançailles, au sein de la forêt heureuse, de la forêt complice. La nature l'avait repris, délivré de son mal, sain et fort, et l'avait donné à la femme qu'il adorait. Son frisson, son bonheur, sa communion parfaite avec les arbres, avec les bêtes, avec le ciel, tout ce qu'il ne s'expliquait pas, prenait maintenant un sens très clair, qui l'exaltait. Marie seule était sa guérison, son espoir, sa certitude de renaître et d'être heureux enfin. Déjà, il avait oublié près d'elle les problèmes anxieux, tout ce qui le hantait et l'écrasait. Depuis huit jours, la pensée de la mort, qui avait si longtemps été sa compagne de chaque heure, ne lui était pas même venue. Le débat de la croyance et du doute, la détresse du néant, la colère contre la souffrance injuste, elle avait tout écarté de ses mains fraîches, si bien portante elle-même, si joyeuse de vivre, qu'elle lui avait rendu le goût de la vie. Et c'était simplement cela, elle refaisait de lui l'homme, le travailleur, l'amant et le père.
Brusquement, il se rappela l'abbé Rose, la conversation douloureuse qu'il avait eue un matin avec ce saint homme. Ce cœur ingénu, ignorant des choses de l'amour, était pourtant le voyant qui seul avait compris. Il le lui disait bien, qu'il était changé, qu'il y avait en lui un autre homme. Et lui qui s'obstinait sottement à jurer qu'il était le même, lorsque Marie l'avait transformé déjà, remettant dans sa poitrine la nature entière, et les campagnes ensoleillées, et les vents qui fécondent, et le vaste ciel qui mûrit les moissons! Et voilà donc pourquoi le catholicisme, la religion de la mort, l'avait exaspéré à ce point de lui faire crier que l'Evangile était périmé et que le monde attendait un autre code, une loi de bonheur terrestre, de justice humaine, d'amour vivant et de fécondité!
Mais Guillaume? Il vit son frère se dresser devant lui, son frère qui l'adorait, qui l'avait introduit dans sa maison de labeur, de paix et de tendresse, pour le guérir. S'il connaissait Marie, c'était que Guillaume l'avait voulu. Et le mot lui revint: «Six semaines encore.» Dans six semaines, son frère devait épouser la jeune fille. Ce fut comme si un couteau lui entrait dans le cœur. Pas une seconde il n'hésita: s'il devait en mourir, il en mourrait; mais personne au monde ne connaîtrait son amour, il se vaincrait, fuirait au loin, s'il se sentait lâche. Son frère qui le voulait ressuscité, qui était l'artisan de cette passion dont il brûlait, qui avait poussé la confiance jusqu'à lui tout donner de son cœur et des siens, non, non! plutôt que de lui causer un souci d'une heure, il se serait condamné lui-même à une éternelle torture! Et c'était bien sa torture qui recommençait, car s'il perdait Marie, il retombait à la détresse de son néant. Déjà, sur sa couche d'insomnie, l'abomination recommençait, la négation de tout, l'inutilité de tout, le monde sans signification aucune, la vie niée et maudite. Son frisson de la mort le reprit. Mourir, mourir, et sans avoir vécu!
Ah! quelle lutte affreuse! Jusqu'au jour, il se martyrisa, il gémit. Pourquoi avait-il ôté sa soutane? Un mot de Marie la lui avait fait quitter, un mot de Marie lui donnait l'idée désespérée de la reprendre. On ne s'évadait pas de son cachot. Cette robe noire tenait à sa chair, il croyait ne plus la porter, mais elle lui mangeait toujours les épaules, et il serait sage de s'y ensevelir à jamais. Au moins il porterait le deuil de sa virilité.
Puis, une idée encore le bouleversa. Qu'avait-il à se débattre ainsi? Marie ne l'aimait point. Pendant leur promenade de la matinée, rien n'avait pu lui faire croire qu'elle l'aimait autrement qu'en sœur bonne et charmante. Elle aimait Guillaume sans doute. Et il étouffa de longs sanglots dans son oreiller, il fit le nouveau serment de se vaincre et de sourire à leur bonheur.
IV
Pierre étant retourné le lendemain à Montmartre, y souffrit tellement, que, de deux jours, il n'y reparut pas. Il s'enferma chez lui, où personne ne voyait sa fièvre. Et, un matin, comme il était au lit encore, désespéré, sans force, il eut la surprise et l'embarras de voir entrer son frère Guillaume.
—Il faut bien que je me dérange, puisque tu nous abandonnes... Je viens te chercher pour que tu assistes avec moi à l'affaire de Salvat, qu'on juge aujourd'hui. J'ai eu bien de la peine à m'assurer deux places... Allons, lève-toi, nous déjeunerons dehors et nous serons là-bas de bonne heure.