—Est-ce que tu te sens mal à l'aise? veux-tu que nous nous en allions?

Mais Guillaume répondit d'un serrement discret et affectueux. Il était bien, il resterait jusqu'au bout, dans l'exaspération qui le soulevait.

M. Lehmann, le procureur général, prit la parole, d'une bouche large et sévère. Malgré sa carrure et son masque têtu de Juif, il était connu pour ses attaches dans tous les camps politiques et sa souplesse à être toujours l'ami des hommes au pouvoir; ce qui expliquait son chemin rapide, la faveur constante dont il était comblé. On le savait l'avocat du gouvernement; et, dès ses premières phrases, en effet, il fit une allusion au nouveau ministère nommé du matin, à l'homme fort chargé de rassurer les bons et de faire trembler les méchants. Puis, il chargea le misérable Salvat avec une véhémence extraordinaire, il reprit toute l'histoire, le montra tel qu'un bandit né pour le crime, un monstre qui devait aboutir au plus lâche des attentats. L'anarchie ensuite fut flagellée, les anarchistes n'étaient qu'une tourbe de vagabonds et de voleurs. On l'avait bien vu, lors du sac de l'hôtel de Harth, cette bande ignoble qui se réclamait justement des apôtres de la doctrine. Voilà où en arrivait l'application des théories, aux maisons dévalisées, souillées, en attendant les grands pillages et les grands massacres. Pendant près de deux heures, il continua de la sorte, dédaigneux de vérité et de logique, ne cherchant qu'à frapper l'imagination, utilisant la terreur qui avait soufflé sur Paris, agitant comme un drapeau sanglant la pauvre petite victime, la jolie enfant, dont il montrait la main pâle, dans le bocal d'esprit-de-vin, avec un geste de pitoyable horreur qui faisait frémir l'assistance. Et il termina, ainsi qu'il avait commencé, en donnant du cœur au jury, en lui disant qu'il pouvait faire son devoir et condamner l'assassin, maintenant que le pouvoir était bien décidé à ne pas reculer devant les menaces.

A son tour, le jeune avocat, chargé de la défense, parla. Et il dit vraiment ce qu'il y avait à dire, avec une justesse, avec une clarté parfaites. Il était d'une autre école, très simple, très uni, passionné seulement de vérité. D'ailleurs, il lui suffit de remettre en son vrai jour l'histoire de Salvat, de le montrer dès l'enfance sous les fatalités sociales, d'expliquer son dernier acte par tout ce qu'il avait souffert, tout ce qui avait germé dans son crâne de rêveur. Son crime n'était-il pas le crime de tous? qui ne se sentait un peu responsable de cette bombe, qu'un ouvrier pauvre, mourant de faim, était allé jeter au seuil de la demeure d'un riche, dont le nom signifiait pour lui l'injuste partage, tant de jouissances d'un côté, tant de privations de l'autre? En nos temps troublés, au milieu des brûlants problèmes remis en question, si l'un de nous perd la tête, veut hâter violemment le bonheur, faut-il donc que nous le supprimions au nom de la justice, alors qu'aucun de nous ne pourrait jurer qu'il n'a pas contribué à sa démence? Longuement, il revint sur le moment historique où se produisait l'affaire, parmi tant de scandales, tant d'écroulements, lorsqu'un monde nouveau naissait si douloureusement de l'ancien, dans une crise terrible de souffrance et de lutte. Et il termina, il supplia les jurés de se montrer humains, de ne pas céder aux passions terrifiées du dehors, de pacifier les classes par un verdict de sagesse, au lieu d'éterniser la guerre, en donnant aux meurt-de-faim un nouveau martyr à venger.

Il était six heures passées, lorsque M. de Larombardière lut au jury les nombreuses questions qui lui étaient posées, de sa petite voix aigre et si drôle. Puis, la Cour se retira, le jury impénétrable remonta dans la salle de ses délibérations, tandis qu'on emmenait l'accusé. Et il n'y eut plus, parmi l'auditoire, qu'une attente tumultueuse, un brouhaha de fébrile impatience. Des dames encore s'étaient évanouies. On avait dû emporter un monsieur, succombant à l'atroce chaleur. Les autres s'entêtaient, pas un ne quitta la place.

—Oh! ça ne va pas être long, dit Massot. Les jurés ont tous apporté la condamnation, dans leur poche. Je les regardais, pendant que ce petit avocat leur disait des choses très bien. On les voyait à peine, et ils avaient, noyées d'ombre, de bonnes têtes somnolentes. Ça devait être intéressant, ce qui se passait au fond de ces crânes là!

—Et vous avez toujours faim? demanda Dutheil à la princesse.

—Oh! je meurs... Jamais je n'aurai le temps de rentrer chez moi. Vous allez me mener manger un gâteau quelque part... N'importe, c'est très passionnant, la vie de cet homme qu'on est en train de jouer ainsi, par oui ou par non.

Pierre avait repris la main de Guillaume, en le sentant si fiévreux, si désespéré. Et ni l'un ni l'autre ne se parlèrent, dans l'infinie détresse qui les envahissait, pour des causes profondes, sans nombre, qu'eux-mêmes n'auraient pu exactement définir. Toute la misère humaine, et leur propre misère, les tendresses, les espoirs, les douleurs dont ils souffraient, leur semblaient être là, à gémir, au travers de cette salle en rumeur, toute frissonnante du drame que l'égoïsme des uns et la lâcheté des autres allaient y dénouer. Peu à peu, le crépuscule l'avait envahie, on trouvait sans doute qu'il était inutile d'allumer les lustres, puisque bientôt l'arrêt serait rendu; et il n'y flottait plus qu'un jour mourant, une grande ombre vague, sous laquelle la cohue entassée se noyait, confuse. Là-bas, derrière le tribunal, les dames en toilettes claires semblaient de pâles visions aux yeux dévorants, tandis que les robes des nombreux avocats faisaient une grande tache de nuit, qui peu à peu mangeait tout l'espace. Le Christ bitumineux avait sombré, et il ne restait que la tache blanche, la tache violente du buste de la République, telle qu'une tête glacée de morte, surgissant des demi-ténèbres.

—Ah! dit Massot, je le savais bien que ce ne serait pas long!