Ce cri ne fâcha personne. Le public s'écoulait au milieu d'une sorte de malaise, comme si l'excessive fatigue avait usé les passions. Vraiment, le spectacle était trop long, trop brisant. Et cela faisait du bien de respirer l'air, en sortant de ce cauchemar.
Dans la salle des Pas-Perdus, Guillaume et Pierre passèrent près de Dutheil et de la princesse, que le général de Bozonnet, en train de causer avec Fonsègue, venait d'arrêter. Tous quatre parlaient très haut, se plaignaient de la chaleur, de la faim, tombaient d'accord, en somme, que l'affaire n'avait pas été très intéressante. Du reste, tout allait bien qui finissait bien. Comme le disait Fonsègue, la condamnation à mort de Salvat était une nécessité politique et sociale.
Sur le Pont-Neuf, Guillaume s'accouda un instant, pendant que Pierre, debout, regardait, lui aussi, la grande coulée grise de la Seine, qu'incendiaient les reflets des premiers becs de gaz. Un souffle frais montait du fleuve, c'était l'heure délicieuse où la nuit douce envahit Paris, qui se délasse. Et, sans parler, les deux frères respiraient ce soulagement, ce réconfort. Pierre retrouvait sa blessure, la promesse qu'il avait dû faire de retourner à Montmartre, malgré le tourment qui l'y attendait. Guillaume, lui, sentait renaître son soupçon, cette inquiétude d'avoir vu Marie enfiévrée et changée par un sentiment nouveau, ignoré d'elle-même. Etait-ce donc, pour ces deux hommes qui s'adoraient, des souffrances encore, toujours des luttes, des obstacles au bonheur? Et leurs êtres se remettaient à saigner déjà, sous la tristesse humaine dont les avait comblés le spectacle de la justice, un misérable payant de sa tête les crimes de tous.
Comme ils prenaient le quai, Guillaume reconnut devant eux le petit Victor, qui s'en allait seul, dans l'ombre. Il l'arrêta, il lui parla de sa mère. Mais le jeune homme n'entendit pas; et, de ses lèvres minces, d'une voix sèche et tranchante comme un couteau:
—Ah! c'est du sang qu'ils veulent... Ils peuvent lui couper le cou, il sera vengé.
V
Là-haut, dans l'atelier si clair et si gai d'habitude, les jours qui suivirent parurent assombris, comme si la vaste pièce s'était emplie de tristesse et de silence. Justement, les trois grands fils n'étaient point là: Thomas parti dès le matin à l'usine, pour le petit moteur; François qui ne quittait guère l'Ecole Normale, tout à la préparation de son examen; Antoine pris par un travail chez Jahan, où le retenait la joie de voir sa petite amie Lise s'éveiller à la vie. Et Guillaume n'avait plus avec lui que Mère-Grand, toujours assise près du vitrage, occupée à quelque ouvrage de couture; tandis que Marie, allant et venant par la maison, n'était guère là que pendant les heures où Pierre lui-même s'y trouvait.
Dans ce deuil, tous ne voyaient, chez le père, que la colère sourde, la révolte désespérée où le jetait la condamnation de Salvat. Il s'était emporté, au retour du Palais, il avait dit que, si l'on exécutait ce malheureux, c'était un assassinat social, une provocation à la guerre des classes; et tous s'étaient inclinés devant la douloureuse violence de ce cri, sans discussion. On laissait respectueusement le père aux pensées qui, pendant des heures, le tenaient muet, blêmi, les yeux vagues. Son fourneau de chimiste restait froid, il ne s'occupait plus, du matin au soir, que de revoir longuement les plans et les dossiers de son invention, la poudre nouvelle, le formidable engin de guerre, dont il avait si longtemps rêvé de faire cadeau à la France, pour que, régnant sur les nations, elle put un jour imposer au monde la victoire de la vérité et de la justice. Mais, durant les heures interminables qu'il passait ainsi devant les papiers épars sur sa table, cessant de les voir parfois, les regards perdus au loin, un flot de pensées imprécises passait en lui, des doutes peut-être sur la sagesse de son projet, des craintes que son désir de pacifier les peuples ne les jetât à une guerre exterminatrice, sans fin. Ah! ce grand Paris, qu'il croyait sincèrement être le cerveau du monde, chargé d'enfanter l'avenir, quel spectacle abominable il donnait encore, tant de sottise, tant de honte, tant d'injustice! Etait-il vraiment assez mûr, pour la besogne de salut humain qu'il songeait à lui confier? Et, quand il se remettait à relire, à vérifier les formules, il ne retrouvait sa volonté ancienne, il ne reprenait son projet qu'à la pensée de son prochain mariage, en se disant que les choses étaient réglées depuis trop longtemps, pour qu'il bouleversât maintenant sa vie à vouloir les changer.
Son mariage! n'était-ce pas l'idée qui hantait Guillaume, qui le troublait plus encore que son œuvre de savant, que sa passion de citoyen libertaire? Sous toutes les préoccupations avouées, il y en avait une autre, qu'il ne se confessait pas à lui-même, et qui l'angoissait. Chaque jour, il se répétait que, lorsqu'il aurait épousé Marie, il révélerait le secret de son invention au ministre de la Guerre, il associerait sa jeune femme à sa gloire. Epouser Marie! épouser Marie! cela l'emplissait chaque fois d'une ardente fièvre et d'une inquiétude sourde. S'il se taisait à présent, s'il n'avait plus sa gaieté tranquille, c'était qu'il avait senti émaner d'elle toute une nouvelle vie, qu'il ne lui connaissait pas. Elle devenait certainement autre, il la devinait de plus en plus changée et lointaine. Et, lorsque Pierre se trouvait là, il s'était mis à les observer tous les deux. Pierre venait rarement, gêné, différent lui aussi. Puis, les matins où il arrivait, Marie était comme transformée, la maison semblait s'animer d'une autre âme. Rien pourtant ne se passait entre eux qui ne fût innocent et fraternel. Ils ne paraissaient que bons camarades, sans même un effleurement des doigts, causant sans rougeur. C'était un rayonnement, une vibration qui sortait d'eux, malgré eux, un souffle plus subtil qu'un rayon ou qu'un parfum. Après quelques jours, Guillaume, bouleversé, le cœur saignant, ne put douter davantage. Et il n'avait rien surpris, mais il était convaincu que les deux enfants, comme il les avait si paternellement nommés, s'adoraient.
Un matin qu'il était seul avec Mère-Grand, par une journée superbe, en face de Paris ensoleillé, il tomba dans une rêverie encore plus angoissée que de coutume. Il la regardait fixement, assise à sa place habituelle, tirant l'aiguille sans lunettes, de son air de sérénité royale. Peut-être ne la voyait-il pas. Et elle, de temps à autre, levait les yeux, le regardait aussi, comme si elle eût attendu une confession qui ne venait pas.