—Il faut pourtant que j'aille jusqu'au bout, reprit-il péniblement, car il s'agit de notre bonheur à tous... Interrogez votre cœur, Marie. Vous aimez mon frère, vous aimez Pierre.
—J'aime Pierre, moi, moi!... Mais oui, je l'aime, je l'aime comme je vous aime tous, je l'aime parce qu'il est devenu nôtre, parce qu'il fait partie maintenant de notre vie et de notre joie!... Quand il est là, je suis heureuse, certes, et je désirerais qu'il y fût toujours. Cela me ravit de le voir, de l'entendre, de sortir avec lui. Dernièrement, j'ai été très chagrine qu'il parût repris de ses humeurs noires... C'est naturel, n'est-ce pas? Je crois n'avoir fait que ce que vous désiriez, et je ne comprends pas en quoi mon affection pour Pierre peut influer sur notre mariage.
Ces paroles qui, d'après elle, auraient dû convaincre Guillaume, achevèrent de l'éclairer douloureusement, tant elle venait de mettre de flamme à se défendre d'aimer le jeune homme.
—Mais, malheureuse, malheureuse, vous vous trahissez sans le vouloir... Cela est bien certain, vous ne m'aimez pas, et c'est mon frère que vous aimez.
Il avait pris ses poignets nus, il les serrait avec une tendresse désespérée, comme pour la forcer à voir clair en elle. Et elle continuait à se débattre, la plus affectueuse et la plus tragique des luttes se prolongea entre eux, lui voulant la convaincre par l'évidence des faits, elle résistant, s'entêtant à ne pas ouvrir les yeux. Vainement, il reprit l'aventure depuis le premier jour, il lui expliqua ce qui s'était passé en elle, d'abord la sourde hostilité, puis la curiosité pour ce garçon extraordinaire, enfin la sympathie, la tendresse, quand elle l'avait vu si misérable, peu à peu guéri par elle de son angoisse. Ils étaient jeunes tous les deux, la bonne nature avait fait le reste. Mais, à chaque preuve, à chaque certitude nouvelle qu'il lui donnait, elle n'était envahie que d'un émoi croissant, un frisson qui la faisait trembler toute, sans vouloir consentir à s'interroger.
—Non, non, je ne l'aime pas... Si je l'aimais, je le saurais, je vous le dirais, car vous me connaissez, je suis incapable de mentir.
Il eut la cruauté d'insister, en chirurgien héroïque qui taille dans sa chair plus encore que dans celle des autres, pour que la vérité se fasse et que le salut de tous soit assuré.
—Marie, ce n'est pas moi que vous aimez. Vous n'avez pour moi que du respect, de la reconnaissance, une tendresse toute filiale. Rappelez-vous vos sentiments, à l'époque où fut arrêté notre mariage. Vous n'aimiez personne alors, vous avez accepté, en fille raisonnable, certaine que je vous rendrai heureuse, trouvant cette union juste et bonne... Et mon frère est venu, et l'amour est né naturellement, et c'est Pierre, Pierre seul que vous aimez d'amour, de l'amour qu'on doit avoir pour un amant, pour un époux.
A bout de résistance, bouleversée devant la clarté qui se faisait en elle, malgré sa volonté, elle s'obstinait à protester éperdument.
—Mais pourquoi vous débattez-vous ainsi, mon enfant? Je ne vous fais aucun reproche. C'est moi qui ai voulu cette chose, en vieux fou que je suis. Ce qui devait être est arrivé, et il est bon sans doute que cela soit... Je ne voulais que savoir la vérité de vous, pour prendre une décision et agir en honnête homme.