—Le Vœu national, ah! certes, oui, un vœu national de travail, de santé, de force et de relèvement!... Mais ils ne l'entendent pas ainsi. Si la France a été frappée par la défaite, c'est qu'elle méritait d'être punie. Elle était coupable, elle doit aujourd'hui être repentante. De quoi? de la Révolution, d'un siècle de libre examen et de science, de sa raison émancipée, de son œuvre d'initiative et de délivrance, répandue aux quatre coins du monde... Voilà la vraie faute, et c'est pour nous faire expier notre grande besogne, toutes les vérités conquises, la connaissance élargie, la justice désormais prochaine, qu'ils ont bâti là cette borne géante, que Paris verra de toutes ses rues, et qu'il ne pourra voir sans se sentir méconnu et injurié, dans son effort et dans sa gloire.
Il avait, d'un geste large, montré Paris endormi dans le clair de lune, comme dans un drap d'argent, et il se remit en marche, suivi de son frère, tous les deux silencieux, descendant les pentes, vers les rues noires et désertes encore.
Jusqu'au boulevard extérieur, ils ne rencontrèrent pas une âme. Mais là, quelle que fût l'heure, la vie ne s'arrêtait guère; et les marchands de vin, les cafés-concerts, les bals, n'étaient pas plus tôt fermés, que le vice et la misère, jetés à la rue, y continuaient leur existence nocturne. C'étaient ceux qui n'avaient point de logis, la basse prostitution en quête d'un grabat, les vagabonds couchant sur les bancs, les rôdeurs cherchant un bon coup. Grâce aux ténèbres complices, toute la vase des bas-fonds de Paris remontait à la surface, et toute la souffrance aussi. La chaussée vide était aux meurt-de-faim, sans pain et sans toit, n'ayant plus de place au grand jour, masse grouillante, confuse et désespérée, qui n'apparaissait que la nuit. Et quels spectres de l'absolu dénuement, quelles apparitions de douleur et d'effroi, quel gémissement de lointaine agonie, dans le Paris de ce matin-là, où l'on devait, à l'aube, guillotiner un homme, un de ceux-là, un pauvre et un souffrant!
Comme Guillaume et Pierre allaient descendre par la rue des Martyrs, le premier aperçut, sur un banc, un vieillard couché, dont les pieds nus sortaient d'immondes souliers béants; et, d'un geste muet, il le montra. Puis, à quelques pas, ce fut Pierre qui, du même geste, indiqua, terrée dans l'angle d'une porte, une fille en loques, dormant la bouche ouverte. Ils n'avaient point besoin de se dire tout haut quelle pitié, quelle colère soulevaient leur cœur. De loin en loin, des agents qui passaient lentement, deux par deux, secouaient les misérables, les forçaient de se remettre debout et de marcher encore. D'autres fois, s'ils les trouvaient louches ou désobéissants, ils les emmenaient au poste. Et c'était la rancune, la contagion des maisons centrales s'ajoutant à la misère chez ces déshérités, faisant souvent d'un simple vagabond un voleur ou un assassin.
Rue des Martyrs, rue du Faubourg-Montmartre, la population nocturne changeait, et les deux frères ne rencontrèrent plus que des noctambules attardés, des femmes rasant les maisons, des hommes et des filles qui se rouaient de coups. Puis, sur les grands boulevards, ce furent des sorties de cercle, des messieurs blêmes allumant des cigares, au seuil de hautes maisons noires, dont les fenêtres de tout un étage flambaient seules dans la nuit. Une dame, en grande toilette, en manteau de bal, s'en allait doucement à pied, avec une amie. Quelques fiacres nonchalants circulaient encore. D'autres voitures stationnaient depuis des heures, comme mortes, le cocher et le cheval endormis. Et, à mesure que les boulevards défilaient, le boulevard Bonne-Nouvelle après le boulevard Poissonnière, et les autres, le boulevard Saint-Denis, le boulevard Saint-Martin, jusqu'à la place de la République, la misère et la souffrance recommençaient, s'aggravaient, des abandonnés et des affamés, tout le déchet humain poussé à la rue et à la nuit; tandis que, déjà, l'armée des balayeurs apparaissait, pour enlever les ordures de la veille et faire que Paris, se retrouvant en toilette convenable, dès l'aurore, n'eût pas à rougir de tant d'immondices et de tant d'horreurs, entassées en un jour.
Mais, surtout, lorsqu'ils eurent suivi le boulevard Voltaire et qu'ils approchèrent des quartiers de la Roquette et de Charonne, les deux frères sentirent bien qu'ils rentraient en un milieu de travail, où le pain manquait souvent, où la vie était une douleur. Et Pierre se retrouvait là chez lui, car il n'était pas une de ces longues rues populeuses qu'il n'eût jadis parcourue cent fois, avec le bon abbé Rose, visitant les désespérés, portant des aumônes, ramassant les petits tombés au ruisseau. Aussi était-ce en lui toute une évocation effroyable, tant de drames auxquels il avait assisté, tant de cris, de larmes et de sang, les pères, les mères, les enfants en tas mourant de besoin, de saleté et d'abandon, un enfer social où il avait fini par laisser la dernière espérance, sanglotant lui-même, s'enfuyant, convaincu désormais que la charité était une simple distraction de riches, illusoire, inutile. Et cette sensation lui revenait, à cette heure matinale, dans le frisson de son attente, avec une intensité extraordinaire, en revoyant le quartier aussi douloureux, aussi foudroyé, voué à l'éternelle détresse. Là, au fond de ce taudis, ce vieil homme que l'abbé Rose avait ranimé un soir, n'était-il pas mort de faim la veille? Cette fillette, que lui-même avait un matin rapportée entre ses bras, après la mort de ses parents, ne venait-il pas de la rencontrer, grandie, roulée au trottoir, hurlante sous le poing d'un souteneur? Ils étaient légion, les misérables qu'on ne pouvait sauver, et ceux qui sans cesse naissaient à la misère comme on naît infirme, et ceux qui, de toutes parts, tombaient à cette mer de l'injustice humaine, le même océan depuis des siècles, qu'on s'efforce en vain d'épuiser et qui toujours s'élargit. Quel silence lourd, quelles ténèbres épaissies, dans ces rues ouvrières, où il semble que le sommeil soit le bon compagnon de la mort! Et la faim rôde, le malheur se lamente, des formes spectrales, indistinctes, passent et se perdent au fond des ténèbres.
A mesure que Guillaume et Pierre avançaient, ils se mêlaient à des groupes noirs, tout le troupeau des curieux en marche, tout un piétinement confus et passionné vers la guillotine. Cela ruisselait, venait de Paris entier, comme poussé par une fièvre brutale, un goût de la mort et du sang. Et, malgré le sourd grondement de cette foule obscure, les rues pauvres restaient sombres, pas une fenêtre des façades ne s'éclairait, on n'entendait même pas le souffle des travailleurs écrasés de fatigue, sur leur triste lit de misère, qu'ils ne devaient quitter que plus tard, au petit jour.
En arrivant à la place Voltaire, Pierre, devant la cohue qui s'y bousculait déjà, comprit qu'il leur serait impossible de remonter la rue de la Roquette. D'ailleurs, cette rue était sûrement barrée. Il eut alors l'idée, pour gagner l'encoignure de la rue Merlin, d'aller prendre plus loin la rue de la Folie-Regnault, qui tourne derrière la prison.
Là, en effet, ils ne trouvèrent que désert et que ténèbres. La masse énorme de la prison, avec ses grands murs nus éclairés par la lune oblique, semblait tout un amas de pierres froides, mortes depuis des siècles. Puis, au bout, ils retombèrent dans la foule, un flot compact et pullulant, une agitation embrumée, où l'on ne distinguait que les taches pâles des visages. Ils eurent grand'peine à gagner la maison que Mège habitait, à l'angle de la rue Merlin. Mais les persiennes du logement que le député socialiste occupait, au quatrième étage, étaient hermétiquement closes, tandis que, dans l'encadrement de toutes les autres fenêtres, grandes ouvertes, on voyait moutonner des têtes. Et, en bas, la boutique du marchand de vin, ainsi que la salle du premier étage qui en dépendait, flambaient de gaz, bondées déjà de consommateurs, très bruyants, dans l'attente du spectacle.
—Je n'ose monter frapper chez Mège, dit Pierre.