—Vous ne vous risquez pas au Lis avec nous, monsieur Gérard?
—Ma foi, non! répondit le comte, j'ai besoin de marcher. Je vais accompagner monsieur l'abbé Froment jusqu'à la Chambre.
Et il prit congé de la mère et de la fille, en leur baisant la main à toutes deux. Pour attendre quatre heures, il venait de songer qu'il monterait un instant chez Silviane, où il avait ses petites entrées, lui aussi, depuis qu'il y était resté un soir à coucher. Dans la cour vide et solennelle, il dit au prêtre:
—Ah! ça fait du bien, de respirer un peu d'air froid. Ils chauffent trop, chez eux, et toutes ces fleurs portent à la tête.
Pierre s'en allait étourdi, la fièvre aux mains, les sens lourds de tout ce luxe, qu'il laissait là, comme le rêve d'un brûlant paradis embaumé, où ne vivaient que des élus. Son besoin nouveau de charité s'y était d'ailleurs exaspéré, il ne réfléchissait qu'au moyen d'obtenir de Fonsègue l'admission de Laveuve, sans écouter le comte qui lui parlait très tendrement de sa mère. Et, la porte de l'hôtel était retombée, ils avaient fait quelques pas dans la rue, lorsque la conscience d'une brusque vision lui revint. N'avait-il pas vu, au bord du trottoir d'en face, regardant cette porte monumentale, close sur de si fabuleuses richesses, un ouvrier arrêté, attendant, cherchant des yeux, dans lequel il avait cru reconnaître Salvat, avec son sac à outils, cet affamé parti le matin en quête de travail? Vivement, il se retourna, inquiet d'une telle misère devant tant de possession et de jouissance. Mais l'ouvrier, dérangé dans sa contemplation, craignant peut-être aussi n'avoir été reconnu, s'éloignait d'un pas traînard. Et, à ne plus l'apercevoir que de dos, Pierre hésita, finit par se dire qu'il s'était trompé.
III
Quand l'abbé Froment voulut entrer au Palais-Bourbon, il réfléchit qu'il n'avait pas de carte; et il allait se décider à faire demander simplement Fonsègue, bien qu'il ne fût pas connu de lui, lorsque, dans le vestibule, il aperçut Mège, le député collectiviste, avec lequel il s'était lié, autrefois, pendant ses journées de charité militante, à travers la misère du quartier de Charonne.
—Tiens! vous ici? Vous ne venez pas nous évangéliser?
—Non, je viens voir monsieur Fonsègue pour une affaire pressée, un malheureux qui ne peut attendre.
—Fonsègue, je ne sais pas s'il est arrivé... Attendez.