—Mon Dieu! oui, expliqua-t-elle, c'est le petit de Charles. Il dormait là, dans l'ancien lit de son père, et vous l'entendez, il s'éveille... Imaginez-vous que, l'autre mercredi, juste la veille du jour où Toussaint a été frappé, j'étais allée le reprendre chez la nourrice, à Saint-Denis, parce qu'elle menaçait de le mettre à la borne, depuis que Charles, qui se dérange, ne la payait plus. Je me disais, n'est-ce pas? que le travail semblait recommencer et qu'on arriverait toujours à nourrir une petite bouche comme ça. Puis, voilà que tout craque... Enfin que voulez-vous? maintenant qu'il est ici, je ne peux pourtant pas le descendre dans la rue.
Tout en parlant, elle marchait, elle dodelinait l'enfant, pour qu'il se calmât. Et elle continuait, elle revenait sur la bête d'histoire, cette bonne du marchand de vin d'en face, avec laquelle Charles avait eu la sottise de coucher sans précaution, et qui lui avait laissé ce beau cadeau, en se sauvant au cou d'un autre homme, comme la dernière des traînées qu'elle était. Encore si Charles avait travaillé ainsi qu'autrefois, avant son service militaire, lorsqu'il ne perdait pas une heure et qu'il rapportait toute sa paye! Mais il était revenu moins franc à la besogne, il raisonnait, il avait des idées; et, maintenant, sans en être encore à jeter des bombes, comme ce fou de Salvat, il perdait la moitié de ses journées à fréquenter des socialistes, des anarchistes, qui lui brouillaient la tête. C'était un vrai chagrin de voir un si fort, un si brave garçon tourner si mal. Et l'on assurait, dans le quartier, qu'il y en avait beaucoup de pareils, que les meilleurs, les plus intelligents en avaient assez de la misère, du travail qui ne nourrit pas son homme, et qu'ils finiraient par tout chambarder, plutôt que de vieillir sans être sûrs de manger du pain jusqu'au bout.
—Ah! les fils ne ressemblent guère aux pères, ces gaillards-là n'auront pas la patience de mon pauvre vieux Toussaint, qui s'est laissé manger la peau et les os, jusqu'à n'être plus que la triste chose que vous voyez là... Savez-vous ce que Charles a dit, lorsque, l'autre soir, il a trouvé son père sur cette chaise, sans bras ni jambes, la langue morte? Il s'est fâché, il lui a crié qu'il avait, sa vie entière, été une foutue bête, de s'exterminer pour les bourgeois, qui ne lui apporteraient pas, aujourd'hui, un verre d'eau... Puis, comme il n'est pas méchant, au fond, il a pleuré ensuite toutes les larmes de son corps.
L'enfant ne criait plus, elle allait et venait toujours, le berçant, le serrant contre son cœur de bonne grand'mère. Son fils Charles ne pourrait rien faire pour eux; peut-être une pièce de cent sous, de temps à autre; et encore. Elle, rouillée, n'essayerait pas de se remettre à son ancien métier de lingère. D'ailleurs, tenter même de trouver des ménages devenait difficile, avec ce marmot sur les bras, et avec l'autre, le grand enfant, l'infirme, qu'elle devait nettoyer et faire manger. Quoi, alors? qu'allaient-ils devenir tous les trois? Elle ne savait point, elle en avait le frisson, toute maternelle et brave qu'elle voulût paraître.
Et Pierre et Thomas se sentirent l'âme bouleversée de pitié, lorsque, dans la triste chambre de travail et de misère, si propre encore, ils virent, sur les joues de Toussaint foudroyé, immobile, rouler de grosses larmes. Il avait écouté sa femme, il la regardait, il regardait le pauvre petit être endormi entre ses bras; et, désormais sans voix pour crier sa plainte, tout crevait au fond de lui en un flot amer, intarissable: sa longue existence de travail bafouée et dupée, l'injustice affreuse d'un tel effort aboutissant à une telle souffrance, la colère de se sentir là, impuissant, de voir les siens, innocents comme lui, souffrir de son mal, mourir de sa mort. Ah! ce vieil homme, cet éclopé du travail, finissant en bête fourbue, tombée à la borne! Et cela était si révoltant, si monstrueux, qu'il voulut le dire, et que sa peine s'acheva en un effroyable et rauque grognement.
—Tais-toi, ne te fais pas plus de mal, conclut madame Toussaint. Puisque c'est comme ça, c'est comme ça.
Elle était allée recoucher le petit; et elle revenait, Thomas et Pierre allaient lui parler de M. Grandidier, le patron de Toussaint, lorsqu'une visite nouvelle se présenta. Ils attendirent un instant.
C'était madame Chrétiennot, la femme du petit employé, l'autre sœur de Toussaint, plus jeune que lui de dix-huit ans. La belle Hortense, qui avait appris la catastrophe, apportait ses regrets, correctement, bien que son mari lui eût fait rompre à peu près tous rapports avec sa famille, dont il avait honte. Et elle était venue en robe de petite soie, coiffée d'un chapeau, à pavots rouges, quelle avait déjà refait trois fois. Mais, malgré ce luxe, elle sentait la gêne, elle cachait ses pieds, à cause de ses bottines éculées. Une récente fausse couche l'avait beaucoup enlaidie, achevant le désastre de sa beauté blonde, si vite fanée.
Dès le seuil, elle parut glacée par l'aspect terrifiant de son frère, par le dénuement de cette pièce de souffrance, où elle entrait. Et, après l'avoir embrassé, en disant son chagrin de le trouver ainsi, elle se mit à geindre tout de suite sur son propre sort, elle conta ses embarras, dans la crainte qu'on ne lui demandât quelque chose.
—Ah! ma chère, vous êtes certainement bien à plaindre. Mais, si vous saviez! tout le monde a ses peines... Ainsi moi, qui suis forcée de porter chapeau, et d'avoir des robes possibles, à cause de la situation de mon mari, vous ne vous imaginez pas la peine que j'ai pour joindre les deux bouts. On ne va pas loin avec trois mille francs d'appointements, surtout lorsqu'on doit prendre là-dessus sept cents francs de loyer. Vous me direz que nous pourrions nous loger plus modestement; mais, non, ma chère, il me faut bien un salon, à cause des visites que je reçois. Alors, comptez... Et il y a aussi mes deux filles, j'ai dû les envoyer au cours, Lucienne a commencé le piano, Marcelle a des dispositions pour le dessin... A propos, je les aurais volontiers amenées, mais j'ai craint pour elles la trop grosse émotion. Vous m'excusez, n'est-ce pas?