Lui-même se lança dans la tourmente, et Pierre comprit que le mieux, en effet, était de tranquillement s'asseoir. Le milieu le prenait, l'intéressait, il oubliait Laveuve pour se laisser envahir par la passion de la crise parlementaire, dans laquelle il se trouvait jeté. On sortait à peine de l'effroyable aventure du Panama, il en avait suivi le drame avec l'angoisse d'un homme qui attend chaque soir le coup de tocsin sonnant l'heure dernière de la vieille société en agonie. Et voilà qu'un petit Panama recommençait, un nouveau craquement de l'édifice pourri, l'aventure fréquente dans les parlements de tous les temps, pour toutes les grandes affaires d'argent, mais qui empruntait une gravité mortelle aux circonstances sociales où elle se produisait. Cette histoire des Chemins de fer africains, ce petit coin de boue remuée, exhalant d'inquiétantes odeurs, soulevant brusquement à la Chambre cette émotion, ces craintes, ces colères, ce n'était en somme qu'une occasion à bataille politique, un terrain où allaient s'exaspérer les appétits voraces des divers groupes; et il ne s'agissait, au fond, que de renverser un ministère pour le remplacer par un autre. Seulement, derrière ce rut, cette poussée continue des ambitions, quelle lamentable proie s'agitait, le peuple tout entier, dans sa misère et dans sa souffrance!

Pierre s'aperçut que Massot, le petit Massot comme on le nommait, s'était assis près de lui, sur la banquette. L'œil éveillé, l'oreille ouverte, écoutant et enregistrant tout, se glissant partout de son air de furet, il n'était pas là comme chroniqueur parlementaire, il avait simplement flairé une grosse séance et il était venu voir s'il ne trouverait pas quelque article à glaner. Sans doute, ce prêtre perdu au milieu de cette cohue l'intéressait.

—Ayez un peu de patience, monsieur l'abbé, dit-il, avec une gaieté aimable de jeune monsieur qui se moquait de tout. Le patron ne peut manquer de venir, il sait que le four va chauffer ici... Vous n'êtes point un de ses électeurs de la Corrèze, n'est-ce pas?

—Non, non, je suis de Paris, je viens pour un pauvre homme que je voudrais faire entrer tout de suite à l'Asile des Invalides du travail.

—Ah! très bien. Moi aussi, je suis un enfant de Paris.

Et il en riait. Un enfant de Paris, en effet: fils d'un pharmacien du quartier Saint-Denis, un ancien cancre du lycée Charlemagne, qui n'avait pas même fini ses études. Il avait tout raté, il s'était trouvé jeté dans la presse, vers dix-huit ans, à peine avec l'orthographe suffisante; et, depuis douze ans déjà, comme il le disait, il roulait sa bosse à travers les mondes, confessant les uns, devinant les autres. Il avait tout vu, s'était dégoûté de tout, ne croyait plus aux grands hommes, disait qu'il n'y avait pas de vérité, vivait en paix de la méchanceté et de la sottise universelles. Il n'avait naturellement aucune ambition littéraire, il professait même le mépris raisonné de la littérature. Au demeurant, ce n'était point un sot, il écrivait n'importe quoi dans n'importe quel journal, sans conviction ni croyance aucune, affichant avec tranquillité ce droit qu'il avait de tout dire au public, à condition de l'amuser ou de le passionner.

—Alors, vous connaissez Mège, monsieur l'abbé? Hein? quel bon type! En voilà un grand enfant, un rêveur chimérique, dans la peau du plus terrible des sectaires! Oh! je l'ai beaucoup pratiqué, je le possède à fond... Vous savez qu'il vit dans la perpétuelle certitude qu'avant six mois il aura mis la main sur le pouvoir et qu'il réalisera, du soir au matin, sa fameuse société collectiviste qui doit succéder à la société capitaliste, comme le jour succède à la nuit... Et, tenez! avec son interpellation d'aujourd'hui, le voici convaincu qu'il va renverser le cabinet Barroux pour hâter son tour. C'est son système, user ses adversaires. Que de fois je l'ai entendu faire son calcul, user celui-ci, user celui-là, puis cet autre, pour régner enfin! Toujours dans six mois, au plus tard... Le malheur est que, sans cesse, il en pousse d'autres, et que son tour ne vient jamais.

Le petit Massot s'égayait librement. Puis, il baissa un peu la voix.

—Et, Sanier, le connaissez-vous? Non... Voyez-vous cet homme roux, à cou de taureau, qui a l'air d'un boucher... Là-bas, celui qui cause dans un petit groupe de redingotes râpées.

Pierre l'aperçut enfin. Il avait de larges oreilles écartées, une bouche lippue, un nez fort, de gros yeux ternes, à fleur de tête.