Mère-Grand restait muette et impassible. Ce qui offensait Antoine, c'était l'abominable imagerie religieuse que les pèlerins s'arrachaient, ces Jésus de bonbonnière, la poitrine ouverte, montrant leur cœur sanguinolent. Rien n'était d'une matérialité plus répugnante, d'une imagination d'art plus basse et plus grossière. Et l'on quitta la table en causant très haut, pour s'entendre, au milieu du retentissement de la grosse cloche.
Tous ensuite se remirent au travail. Mère-Grand reprit son éternelle couture, tandis que Marie, assise près d'elle, brodait. Les trois fils étaient de leur côté chacun à sa besogne, levant parfois la tête, échangeant un mot. Et, jusqu'à deux heures et demie, Guillaume parut s'occuper aussi, d'un air très attentif. Pierre seul, les membres brisés, le cœur éperdu, allait et venait, les voyait tous comme du fond d'un cauchemar, bouleversé par les mots les plus innocents, qui prenaient pour lui des sens terribles. Pendant le déjeuner, il avait dû se dire un peu souffrant, afin d'expliquer l'affreux malaise où le jetait cette table rieuse; et, maintenant, il attendait, regardait, écoutait, dans une anxiété croissante.
Un peu avant trois heures, Guillaume, après avoir consulté sa montre, prit tranquillement son chapeau.
—Eh bien! je sors.
Les trois fils, Mère-Grand et Marie avaient levé la tête.
—Je sors... Au revoir.
Pourtant, il ne partait pas. Pierre le sentit qui luttait, qui se raidissait, secoué d'une effroyable tempête intérieure, mettant tout son effort à ne montrer ni frisson ni pâleur. Ah! qu'il devait souffrir, de ne pouvoir les embrasser une dernière fois, ses trois grands fils, s'il ne voulait pas éveiller en eux quelque soupçon, qui les mettrait en travers de sa mort! Et il se vainquit, dans un héroïsme suprême.
—Au revoir, les enfants.
—Au revoir, père... Tu rentreras de bonne heure?
—Oui, oui... Ne vous inquiétez pas de moi, travaillez bien.