—Les approches étaient impossibles, continua-t-il. Ni sous-sol, ni cave, j'ai dû renoncer au projet... Et puis, je veux bien mourir seul. Mais quelle leçon plus exécrable et plus haute, dans l'injuste mort d'une foule innocente, de milliers d'inconnus, du flot qui passe! De même que nos sociétés humaines, par l'injustice, par la misère, par l'implacable dureté de leurs rouages, font tant d'innocentes victimes, il faut qu'un attentat passe comme le tonnerre, supprimant des vies, au hasard de sa route, en son impassible destruction. C'est le pied d'un homme au milieu d'une fourmilière.
Révolté, Pierre eut un cri d'ardente protestation.
—Oh! frère, frère, est-ce toi qui dis ces choses?
Guillaume ne s'arrêta pas.
—Si j'ai fini par choisir cette basilique du Sacré-Cœur, c'est qu'elle était sous ma main, facile à détruire. Mais c'est aussi qu'elle m'importune et m'exaspère, c'est que je l'ai depuis longtemps condamnée... Je te l'ai souvent dit, on n'imagine pas un non-sens plus imbécile, Paris, notre grand Paris, couronné, dominé par ce temple bâti à la glorification de l'absurde. N'est-ce point inacceptable, après des siècles de science, ce soufflet au simple bon sens, cet insolent besoin de triomphe, sur la hauteur, en pleine lumière? Ils veulent que Paris se repente, fasse pénitence d'être la ville libératrice de vérité et de justice. Non, non! il n'a qu'à balayer tout ce qui l'entrave, tout ce qui l'injurie, dans sa marche de délivrance... Et que le temple croule avec son dieu de mensonge et de servage! et qu'il écrase sous ses ruines le peuple de ses fidèles, pour que la catastrophe, telle qu'une des anciennes révolutions géologiques, retentisse aux entrailles de l'humanité, la renouvelle et la change!
—Frère, frère, répéta de nouveau Pierre hors de lui, c'est toi qui parles? tu en es là, toi le grand savant, toi le grand cœur? Quel désastre a donc soufflé en toi, quelle démence t'agite, pour que tu penses et que tu dises ces abominables choses?... Le soir d'éperdue tendresse où nous nous sommes confessés l'un à l'autre, tu m'avais conté ton rêve d'anarchie idéale, le plus haut, le plus fier, la libre harmonie de la vie qui, d'elle-même, livrée à ses forces naturelles, créerait le bonheur. Mais, à l'idée du vol, à l'idée du meurtre, tu te révoltais encore, tu écartais le fait, tu ne faisais que l'expliquer et l'excuser... Que s'est-il donc passé pour que, du cerveau qui pense, tu sois ainsi devenu la main atroce qui veut agir?
—Salvat a été guillotiné, dit simplement Guillaume, et j'ai lu son testament dans son dernier regard. Je ne suis qu'un exécuteur... Ce qui s'est passé? mais tout ce dont je souffre, tout ce que je crie depuis quatre mois, cette abomination qui nous entoure et qui doit finir!
Un silence se fit. Dans l'ombre, les deux frères en présence se regardaient. Et Pierre alors comprit, vit Guillaume changé, tel que le terrible souffle de contagion révolutionnaire, passant sur Paris, l'avait fait. Cela était parti de la dualité qui le rendait contradictoire: le savant d'une part, tout à l'observation et à l'expérience, d'une logique prudente devant la nature; d'autre part le rêveur social, hanté de fraternité, d'égalité, de justice, exigeant le bonheur universel, dans un brûlant besoin de tendresse. Ainsi était né d'abord l'anarchiste théorique, ce mélange de science et de chimère, la société humaine rendue à la loi d'harmonie des mondes, chaque homme libre dans l'association libre, régie par le seul amour. Théophile Morin, avec Proudhon et Comte, Bache, avec Saint-Simon et Fourier, n'avaient pu satisfaire son désir d'absolu, tous les systèmes lui apparaissant imparfaits et chaotiques, s'exterminant les uns les autres, aboutissant à la même misère de vivre. Janzen seul le satisfaisait parfois, par ses mots brefs, qui dépassaient l'horizon, tels que des flèches terribles conquérant la totalité de la terre à la famille humaine. Puis, dans ce grand cœur que l'idée de la misère bouleversait, que l'injuste souffrance des petits et des pauvres exaspérait, l'aventure tragique de Salvat venait de tomber comme un ferment de suprême révolte. Pendant de longues semaines, il avait vécu les mains fiévreuses, la gorge serrée d'une angoisse croissante: cette bombe de Salvat dont l'ébranlement le secouait encore, les journaux d'une cupidité sans pardon qui s'étaient acharnés sur le misérable ainsi que sur une bête enragée, l'homme traqué, chassé au Bois, galopant, tombant aux mains de la police, boueux et mourant de faim; et il y avait encore la Cour d'assises, les juges, les gendarmes, les témoins, la France entière, tous contre un, lui faisant payer le crime universel; et c'était enfin la guillotine, la monstrueuse, l'immonde, consommant l'irréparable injustice, au nom de la justice humaine. Une idée seule restait en lui, cette idée de justice qui l'affolait, jusqu'à tout abolir dans son cerveau de penseur, à ne laisser que le flamboiement de l'acte juste, par lequel il allait réparer le mal, assurer l'éternel bien. Salvat l'avait regardé, et la contagion avait agi, il ne brûlait plus que de la folie de mourir, de donner son sang, de faire couler à flots le sang des autres, pour que, dans l'horreur et dans l'épouvante, l'humanité décrétât l'âge d'or.
Pierre comprit l'aveuglement têtu d'une pareille démence; et il était bouleversé, à la pensée qu'il ne le vaincrait pas.
—Frère, tu es fou! frère, ils t'ont rendu fou! C'est un vent de violence qui souffle, on a été d'abord d'une maladresse trop impitoyable avec eux, et maintenant voilà qu'ils se vengent les uns les autres, il n'y a pas de raison pour que le sang cesse de couler... Frère, entends-moi, sors de ce cauchemar. Il n'est pas possible que tu sois un Salvat qui tue, un Bergaz qui vole. Rappelle-toi l'hôtel de Harth qu'ils ont dévalisé, la pauvre enfant, si blonde, si jolie, que nous avons vue, le ventre ouvert, là-bas... Tu n'en es pas, tu ne peux pas en être, frère, par grâce, par pitié!