Et, soudainement, Thomas, François et Antoine eurent le même cri, dans la même angoisse de leur cœur.
—Le père est en péril, le père va mourir!
Que savaient-ils? Rien de précis. Thomas s'était bien étonné de la quantité d'explosif que son père fabriquait, et ni François ni Antoine n'ignoraient les idées de révolte, de brûlant amour qui hantaient son cerveau de savant. Mais, dans leur déférence, ils voulaient ne connaître de lui que ce qu'il leur en confiait, ne le questionnant jamais, s'inclinant devant tous ses actes. Et voilà qu'une prescience leur venait, la certitude que le père allait mourir, quelque catastrophe effroyable, dont l'air, autour d'eux, était si frissonnant depuis le matin, qu'ils en grelottaient de fièvre, malades et incapables de travail.
—Le père va mourir, le père va mourir!
Côte à côte, les trois colosses s'étaient serrés étroitement, bouleversés de la même angoisse, soulevés par le même besoin furieux d'apprendre le danger, d'y courir, de mourir avec le père, s'ils ne pouvaient l'en sauver. Et, dans le silence obstiné de Mère-Grand, la mort de nouveau passa, à cette minute, le souffle froid dont ils avaient déjà senti l'effleurement, pendant le déjeuner.
Quatre heures sonnaient, Mère-Grand leva ses deux mains pâles, en un besoin d'imploration suprême. Et elle parla enfin.
—Le père va mourir. Rien ne peut le sauver que le devoir de vivre.
Tous trois voulurent se ruer, là-bas, ils ne savaient où, abattre les obstacles, triompher du néant. Ils se déchiraient de leur impuissance, si terribles, si pitoyables, qu'elle essaya de les calmer.
—Le père a voulu mourir, et sa volonté est de mourir seul.
Ils frémirent, ils tâchèrent, eux aussi, d'être des héros. Mais les minutes se passaient, il sembla que le grand froid s'en était allé, d'une aile lente. Parfois, au crépuscule, un oiseau de nuit entre par la fenêtre, messager lugubre, tourne dans la pièce enténébrée, puis se décide à repartir, emportant son deuil. Et c'était ainsi, la basilique restait debout, la terre ne s'ouvrait pas pour l'engloutir. Peu à peu, l'anxiété atroce qui serrait les cœurs, faisait place à l'espérance, l'éternel renouveau.