Mais déjà Pierre lui serrait la main tendrement. Et il le sentit aussi éperdu, aussi révolté que lui, dans le soulèvement de son cœur d'homme, de toute sa solidarité humaine. Peut-être fallait-il cette abomination dernière pour le ravager et le guérir.
Sans doute Janzen était complice, et il disait que Victor Mathis avait vengé Salvat, lorsque, dans l'ombre, il y eut un grand soupir douloureux, puis la chute lourde d'un corps sur le plancher. C'était madame Mathis, la mère, qui tombait comme une masse, foudroyée par la nouvelle, qu'un hasard lui apprenait. Justement, Mère-Grand descendait avec une lampe. La pièce s'éclaira, on s'effara, on se porta au secours de la misérable femme, étendue dans sa mince robe noire, d'une pâleur de morte.
Et ce fut encore pour Pierre un indicible serrement de cœur. Ah! la triste et dolente créature! Il se souvenait d'elle, chez l'abbé Rose, si discrète, en pauvresse honteuse, ayant tant de peine à vivre, avec la maigre rente que l'acharnement du malheur lui avait laissée. Une famille riche de province, un roman d'amour, une fuite aux bras de l'homme choisi; puis, la malchance, le ménage qui se gâtait, le mari qui mourait. Et, dans son veuvage cloîtré, après la perte des quelques sous qui lui avaient permis d'élever son fils, il ne lui restait que ce fils, son Victor, son adoration, sa foi, qu'elle voulait croire toujours très occupé, absorbé par son travail, à la veille d'une situation superbe, digne de son mérite. Et, brusquement, elle apprenait que ce fils était le plus exécrable des assassins, qu'il avait jeté une bombe dans un café et tué trois hommes.
Lorsque madame Mathis revint à elle, grâce aux bons soins de Mère-Grand, elle sanglota sans fin, elle jeta une telle plainte continue de détresse, que les mains de Pierre et de Guillaume se cherchèrent encore, se reprirent, tandis que leurs êtres bouleversés et guéris se fondaient l'un dans l'autre.
V
Quinze mois plus tard, par un beau jour doré de septembre, Bache et Théophile Morin déjeunèrent chez Guillaume, dans l'atelier, en face de Paris immense.
Près de la table se trouvait un berceau, dont les petits rideaux étaient tirés, et sous lesquels dormait Jean, un gros garçon de quatre mois, le fils de Pierre et de Marie. Ceux-ci, simplement pour sauvegarder les droits sociaux de l'enfant, s'étaient épousés civilement à la mairie de Montmartre, résolus du reste à passer outre, s'ils n'avaient pas trouvé un maire qui consentît à marier un ancien prêtre. Puis, pour complaire à Guillaume, désireux de les garder, d'augmenter autour de lui la famille, ils avaient vécu là, dans le petit logement, au-dessus de l'atelier, laissant la maison de Neuilly seule, là-bas, ensommeillée et douce, à la garde de Sophie, la vieille servante. Et l'existence coulait heureuse, depuis quatorze mois bientôt qu'ils étaient l'un à l'autre.
Autour du jeune ménage, d'ailleurs, il n'y avait eu que de la paix, de la tendresse et du travail. François, qui venait de sortir de l'Ecole Normale, chargé de tous les diplômes, de tous les grades, allait partir pour un lycée de l'Ouest, voulant faire son stage dans le professorat, quitte à l'abandonner et à ne s'occuper ensuite que de science pure. Antoine avait eu un gros succès, avec une série de bois admirables, des vues et des scènes de Paris; et il devait épouser Lise Jahan, au printemps prochain, lorsqu'elle aurait dix-sept ans révolus. Mais, des trois fils, Thomas surtout triomphait, car il avait enfin trouvé et construit le fameux petit moteur, grâce à une idée géniale de son père. Un matin, après l'effondrement de tous ses énormes et chimériques projets, Guillaume, devant l'explosif terrible, découvert par lui, désormais inutilisé, avait eu la brusque inspiration de l'employer comme force motrice, d'essayer de le substituer au pétrole, dans ce moteur que son fils aîné étudiait depuis si longtemps, pour l'usine Grandidier. Il s'était mis à la besogne avec Thomas, inventant un nouveau mécanisme, se heurtant à des difficultés sans nombre, employant une année entière dans cet acharné travail de création. Et le père et le fils avaient enfanté, avaient réalisé la merveille, et elle était là, devant le vitrage, boulonnée sur un socle de chêne, prête à marcher, quand on lui aurait fait une toilette dernière.
Dans la maison, si riante, si tranquille maintenant, Mère-Grand continuait, malgré son grand âge, à exercer sa royauté active et muette, obéie de tous. Elle était partout, sans paraître jamais quitter sa chaise, devant la table de travail. Depuis la naissance de Jean, elle parlait de l'élever, comme elle avait élevé Thomas, François et Antoine, pleine de la belle bravoure du dévouement, ayant l'air de croire qu'elle ne mourrait pas, tant qu'elle aurait les siens à guider, à aimer, à sauver. Marie en était émerveillée, lasse elle-même parfois depuis qu'elle nourrissait, malgré sa belle santé, si gaie toujours. Jean avait ainsi deux mères, vigilantes près de son berceau, pendant que Pierre, devenu l'aide de Thomas, tirait le soufflet de la forge, dégrossissait déjà les pièces, achevant son apprentissage d'ouvrier mécanicien.
Ce jour-là, la présence de Bache et de Théophile Morin avait encore égayé le déjeuner; et la table était desservie, on apportait le café, lorsqu'un petit garçon, l'enfant d'un concierge de la rue Cortot, vint demander monsieur Pierre Froment. Il raconta, en paroles hésitantes, que monsieur l'abbé Rose était bien malade, qu'il allait mourir et qu'il l'envoyait, pour dire que monsieur Pierre Froment vienne tout de suite, tout de suite.