—Oui, oui, je sais, mon cher enfant. C'est bien pour cela que j'ai songé à vous, à vous seul. Malgré tout ce qui s'est passé, je n'ai confiance qu'en vous, il n'y a que vous capable de m'entendre et de me faire la promesse qui m'aidera à mourir tranquille.

Il ne se permit que cette allusion à leur rupture cruelle, après la rencontre qu'il avait faite du jeune prêtre sans soutane, en révolte contre l'Eglise. Depuis, il savait son mariage, il n'ignorait pas qu'il avait, à jamais, brisé ses derniers liens religieux. Mais, à l'heure dernière, cela ne semblait plus compter pour lui, il lui suffisait de connaître l'ardent cœur de Pierre, il n'avait besoin que de l'homme, qu'il avait vu brûler d'une si belle passion de charité.

—Mon Dieu! reprit-il en trouvant encore la force de sourire, c'est très simple, je veux vous faire mon héritier. Oh! ce n'est pas un beau cadeau, ce sont mes pauvres que je vous donne, car je n'ai rien d'autre, je ne laisse que mes pauvres.

Trois surtout lui bouleversaient le cœur, à l'idée qu'il allait les abandonner sans secours, privés des quelques miettes que lui seul leur distribuait, et dont ils vivaient. Le grand Vieux, d'abord, ce vieillard qu'il avait vainement cherché un soir, pour le faire entrer à l'Asile des Invalides du travail. Il y était bien entré, mais il s'en était enfui trois jours plus tard, ne voulant pas se plier à la règle. Violent, sauvage, il avait un caractère exécrable; et, pourtant, il ne pouvait mourir de faim. Celui-là venait chaque samedi, on lui donnait vingt sous: ça lui suffisait pour toute la semaine. Puis, il y avait une vieille femme impotente, dans un taudis de la rue du Mont-Cenis, dont il faudrait payer le boulanger, qui lui portait chaque matin le pain nécessaire. Et il y avait surtout, place du Tertre, une pauvre jeune femme, une fille-mère qui se mourait de phtisie, incapable de travail, éperdue à l'idée de savoir, après elle, sa fillette au pavé; de sorte que l'héritage, là, était double, la mère à soutenir jusqu'à la mort prochaine, la fillette ensuite à recueillir, à placer convenablement dans quelque bonne maison.

—Vous me pardonnez, mon cher enfant, de vous laisser ces embarras... J'ai bien essayé d'intéresser à ce petit monde la bonne sœur qui me veille; mais, quand je lui ai parlé du grand Vieux, elle s'est signée d'effroi. C'est comme mon brave ami, l'abbé Tavernier, je ne connais pas d'âme plus droite; et, cependant, avec lui, je ne serais pas tranquille, il a des idées... Alors, je le répète, mon cher enfant, il n'y a que vous dont je sois sûr, il faut que vous acceptiez mon héritage, si vous voulez que je m'en aille tranquille.

Pierre pleurait.

—Ah! certes, de toute mon âme. Votre volonté me sera sacrée.

—Bon! je savais bien que vous accepteriez... C'est donc convenu, les vingt sous au grand Vieux tous les samedis, le pain de la vieille femme impotente, la mort de la triste jeune mère à soulager, à attendre, pour recueillir la fillette... Ah! si vous saviez quel poids j'ai de moins sur le cœur! Maintenant, la fin peut venir, elle me sera douce.

Sa bonne figure ronde, si blanche, s'était éclairée d'une joie suprême. Il gardait entre les siennes une main de Pierre, il le retenait au bord du lit, en un adieu de sereine tendresse. Et sa voix s'affaiblit encore, il dit toute sa pensée, très bas.

—Oui, je suis content de partir... Je ne pouvais plus, je ne pouvais plus. J'avais beau donner, je sentais qu'il était nécessaire de donner toujours davantage. Et quelle tristesse, la charité impuissante, donner sans espoir de guérir jamais la souffrance!... Je me révoltais contre cette idée, vous vous souvenez? Je vous disais que nous nous aimerions toujours dans nos pauvres; et c'était vrai, cela, puisque vous êtes là, si bon, si tendre pour moi et pour ceux que je laisse. Mais, tout de même, je ne puis plus, je ne puis plus, et j'aime mieux m'en aller, puisque la douleur des autres me débordait et que je finissais par commettre toutes les sottises du monde, scandalisant les fidèles, indignant mes supérieurs, sans réussir seulement à diminuer d'un misérable le flot toujours grossi de la misère... Adieu, mon cher enfant. Mon pauvre vieux cœur s'en va courbaturé, mes vieilles mains sont lasses et vaincues.