Pierre, qui avait empli le calice à demi du vin des burettes, se lava les mains et aperçut de nouveau la mère, avec son visage d'ardente supplication. Alors, il pensa que c'était pour elle, dans une pensée charitable d'homme lié par un serment, qu'il était resté prêtre, prêtre sans croyance nourrissant du pain de l'illusion la croyance des autres. Mais cette héroïque attitude, ce devoir hautain où il s'enfermait, n'allait plus pour lui sans une angoisse croissante. La simple probité ne lui commandait-elle pas de jeter la soutane, de retourner parmi les hommes? Sa situation fausse, à certaines heures, l'emplissait du dégoût de son héroïsme inutile, et il se demandait de nouveau s'il n'était pas lâche et dangereux de laisser vivre les foules dans leur superstition. Certes, le mensonge d'un Dieu de justice et de vigilance, d'un paradis futur où étaient rachetées toutes les souffrances d'ici-bas, avait longtemps semblé nécessaire aux misères des pauvres hommes; mais quel leurre, quelle exploitation tyrannique des peuples, et combien il serait plus viril d'opérer les peuples brutalement, en leur donnant le courage de vivre la vie réelle, même dans les larmes! Déjà, s'ils se détournaient du christianisme, n'était-ce pas qu'ils avaient le besoin d'un idéal plus humain, d'une religion de santé et de joie, qui ne serait pas une religion de la mort? Le jour où l'idée de charité croulerait, le christianisme croulerait avec elle, car il 'était bâti sur la charité divine corrigeant l'injustice fatale, ouvrant les récompenses futures à qui aurait souffert en cette vie. Et elle croulait, les pauvres n'y croyaient plus, se fâchaient devant ce paradis menteur dont la promesse avait si longtemps entretenu leur patience, exigeaient qu'on ne les renvoyât pas au lendemain du tombeau, pour le règlement de leur part de bonheur. Un cri de justice montait de toutes les lèvres, la justice sur cette terre, la justice pour ceux qui ont faim, que l'aumône est lasse de secourir depuis dix-huit siècles d'Evangile, et qui n'ont toujours pas de pain à manger.
Lorsque, les coudes sur la table de l'autel, Pierre eut vidé le calice, après y avoir brisé l'hostie, il se sentit tomber à une détresse plus grande. Ainsi donc, c'était une troisième expérience qui commençait pour lui, ce combat suprême de la justice contre la charité, où allaient se débattre son cœur et sa raison, dans ce grand Paris, si voilé de cendre, si plein d'un terrible inconnu? Le besoin du divin luttait encore en lui contre l'intelligence dominatrice. Comment contenterait-on jamais, chez les foules, la soif du mystère? En dehors de l'élite, la science suffirait-elle pour apaiser le désir, bercer la souffrance, rassasier le rêve? Et qu'allait-il devenir lui-même, dans la banqueroute de cette charité qui, seule, depuis trois ans, le tenait debout, en occupant toutes ses heures, en lui donnant l'illusion de se dévouer, d'être utile aux autres? D'un coup, la terre manquait sous ses pieds, il n'entendait plus que le cri du peuple, du grand muet, demandant justice, grondant et menaçant de reprendre sa part, qu'on détenait par la force et la ruse. Plus rien ne pouvait retarder la catastrophe inévitable, la guerre fratricide des classes qui emporterait le vieux monde, condamné à disparaître sous l'amas de ses crimes. A chaque heure, il en attendait l'effondrement, Paris noyé de sang, Paris en flamme, dans une tristesse affreuse. Et son horreur de la violence le glaçait, il ne savait où prendre la croyance nouvelle qui devait conjurer le péril, ayant bien conscience que le problème social et religieux ne faisait qu'un, était seul en question dans l'effroyable et quotidien labeur de Paris, mais trop troublé lui-même, trop mis à l'écart par la prêtrise, trop déchiré de doute et d'impuissance, pour dire encore où était la vérité, la santé, la vie. Ah! être sain, vivre, contenter enfin sa raison et son cœur, dans la paix, dans la besogne certaine, simplement honnête, que l'homme est venu accomplir sur la terre!
La messe était dite, et Pierre descendait de l'autel, quand la mère en larmes, près de laquelle il passait, saisit de ses mains tremblantes un coin de la chasuble et la baisa éperdument, comme on baise la relique du saint dont on attend le salut. Elle le remerciait du miracle qu'il avait dû faire, certaine de retrouver son enfant guéri. Il fut profondément ému de cet amour, de cette foi brûlante, malgré la brusque détresse qu'il éprouva plus affreuse, à n'être pas le ministre souverain que cette femme croyait, capable d'obtenir un sursis de la mort. Mais il la renvoyait consolée, raffermie, et ce fut d'un vœu ardent qu'il supplia la Force ignorée et consciente, s'il en existait une, de venir en aide à la pauvre créature. Puis, lorsqu'il se fut dévêtu, dans la sacristie, et qu'il se retrouva dehors, devant la basilique, fouetté par la bise d'hiver, un frisson mortel le reprit et le glaça, tandis qu'il regardait, au travers de la brume, si l'ouragan de colère et de justice n'avait pas balayé Paris, la catastrophe attendue qui devait l'engloutir un matin, en ne laissant, sous le ciel de plomb, que le marais empesté de ses décombres.
Tout de suite, Pierre voulut faire la commission de l'abbé Rose. Il suivit la rue de Norvins, sur la crête de Montmartre, gagna la rue des Saules, dont il descendit la pente raide, entre des murs moussus, de l'autre côté de Paris. Les trois francs qu'il tenait dans sa main, au fond de la poche de sa soutane, l'emplissaient à la fois d'une émotion attendrie et d'une sourde colère contre l'inutile charité. Mais, à mesure qu'il dévalait, par les raidillons, par les étages d'escaliers interminables, des coins de misère entrevus le reprenaient, une infinie pitié lui serrait le cœur. Il y avait là tout un quartier neuf en construction, le long des larges voies ouvertes, depuis les grands travaux du Sacré-Cœur. De hautes et bourgeoises maisons se dressaient déjà, au milieu des jardins éventrés, parmi des terrains vagues, entourés encore de palissades. Et, avec leurs façades cossues, d'une blancheur neuve, elles ne faisaient que rendre plus sombres, plus lépreuses, les vieilles bâtisses branlantes restées debout, des guinguettes louches aux murs sang de bœuf, des cités de souffrance aux bâtiments noirs et souillés, où du bétail humain s'entassait. Ce jour-là, sous le ciel bas, la boue noyait le pavé défoncé par les charrois, le dégel trempait les murs d'une humidité glaciale, tandis qu'une tristesse atroce montait de tant de saleté et de souffrance.
Pierre, qui était allé jusqu'à la rue Marcadet, revint sur ses pas. Il entra, rue des Saules, certain de ne pas se tromper, dans la cour d'une sorte de caserne ou d'hôpital, que trois bâtiments irréguliers entouraient. Cette cour était un cloaque, où les ordures avaient dû s'amasser pendant les deux mois de terrible gelée; et tout fondait maintenant, une abominable odeur s'exhalait du lac de fange immonde. Les bâtiments croulaient à demi, des vestibules béants s'ouvraient comme des trous de cave, des taies de papier bariolaient les vitres crasseuses, des loques pendaient infâmes, telles que des drapeaux de mort. Au fond de l'échoppe qui servait de loge au concierge, Pierre n'aperçut qu'un homme infirme, roulé dans le lambeau sans nom d'une ancienne couverture de cheval.
—Vous avez ici un vieil ouvrier du nom de Laveuve. Quel escalier, quel étage?
L'homme ne répondit pas, arrondit des yeux inquiets d'idiot qui s'effare. Sans doute la concierge était dans le voisinage. Un instant, le prêtre attendit; puis, apercevant une petite fille au fond de la cour, il se hasarda, traversa le cloaque sur la pointe des pieds.
—Mon enfant, connais-tu, dans la maison, un vieil ouvrier qui s'appelle Laveuve?
La petite fille, dont le maigre corps n'était vêtu que d'une robe de toile rose, en guenilles, grelottait, les mains couvertes d'engelures. Elle leva son fin visage, joli sous les morsures du froid.
—Laveuve, non, sais pas, sais pas...