—J'avais peur que vous ne repartiez sans m'avoir vu, car j'avais une chose à vous dire... Vous savez, ce pauvre vieil homme, près de qui je vous ai envoyé ce matin, et auquel je vous ai prié de vous intéresser... Eh bien! en rentrant chez moi, j'ai trouvé une dame qui m'apporte parfois un peu d'argent pour mes pauvres. Alors, j'ai songé que les trois francs que je vous avais remis, étaient vraiment un trop maigre secours; et, comme cette pensée me tourmentait, ainsi qu'un remords, je n'ai pas pu résister, je suis allé cet après-midi rue des Saules...
Il baissait la voix par respect, afin de ne pas troubler le profond silence sépulcral de l'église. Une sourde honte aussi le rendait bégayant, la honte d'être retombé dans son péché de charité imprudente, aveugle, comme le lui reprochaient ses supérieurs. Il acheva très bas, frissonnant.
—Alors, mon enfant, imaginez-vous ma peine... J'avais cinq francs à remettre au pauvre homme, et je l'ai trouvé mort.
Pierre frémit, dans une brusque secousse. Il ne voulait pas comprendre.
—Comment, mort? Ce vieillard est mort, ce Laveuve est mort!
—Oui, je l'ai trouvé mort, oh! dans quelle affreuse misère! tel qu'une vieille bête qui est allée finir sur un tas de loques, au fond d'un trou. Aucun voisin ne l'avait assisté, il s'était simplement tourné vers le mur. Et quelle nudité, quel froid! et quel abandon, quel déchirement pour un pauvre être de partir ainsi, sans une caresse! Ah! mon cœur en a bondi, et il en saigne encore!
Dans son saisissement, Pierre n'eut d'abord qu'un geste de révolte contre l'imbécile cruauté sociale. Etait-ce donc le pain, laissé près de ce malheureux, et que celui-ci avait achevé trop goulûment peut-être, après de longs jours d'abstinence? N'était-ce pas plutôt le dénouement fatal d'une existence finie, usée par le travail et les privations? Qu'importait, d'ailleurs, la cause? La mort était venue, avait délivré le misérable.
—Ce n'est pas lui que je plains, murmura-t-il enfin, c'est nous autres, nous tous qui assistons à cela, qui sommes coupables de cette abomination.
Mais, déjà, le bon abbé Rose se résignait, ne voulait que du pardon et de l'espérance.
—Non, non! mon enfant, la rébellion est mauvaise. Si nous sommes tous coupables, nous ne pouvons qu'implorer Dieu, pour qu'il oublie nos fautes... Je vous avais donné rendez-vous ici, espérant une bonne nouvelle, et c'est moi qui viens vous y apprendre cette chose affreuse... Faisons pénitence, prions.