—Mais puisque vous n'avez pas de souliers, mon enfant.
—Oh! ça ne fait rien, je marche tout de même comme ça.
Il s'était levé, il dit simplement:
—Eh bien! oui, ça vaut mieux, venez me conduire. Je vais vous en acheter, des souliers.
Céline devint très rouge. Elle se hâta de le suivre, après avoir refermé soigneusement la porte à double tour, en bonne petite ménagère, qui n'avait pourtant rien à garder.
Madame Théodore, avant de frapper à la porte de Toussaint, son frère, pour tâcher d'emprunter vingt sous, avait eu l'idée de tenter d'abord la fortune auprès de sa sœur cadette, Hortense, mariée à un employé, le petit Chrétiennot, et qui occupait un logement de quatre pièces, boulevard Rochechouart. Mais c'était une grosse affaire, et elle ne s'était décidée à cette course qu'en tremblant, poussée à bout par l'idée de Céline qui l'attendait à jeun depuis la veille.
Toussaint, le mécanicien, le frère aîné, avait cinquante ans. Lui, était d'un premier lit. Son père, resté veuf, s'était remarié à une couturière toute jeune, qui lui avait donné trois filles, Pauline, Léonie et Hortense. Cela expliquait comment l'aînée, Pauline, comptait dix ans de moins que Toussaint, et Hortense, la cadette, dix-huit. Quand leur père mourut, Toussaint eut un instant sur les bras sa belle-mère et ses trois sœurs. Le pis était que, tout jeune, il avait déjà femme et enfant. Heureusement, la belle-mère, active et intelligente, savait se débrouiller. Elle retourna comme ouvrière à l'atelier de couture, où Pauline se trouvait déjà en apprentissage. Elle y mit ensuite Léonie, il n'y eut que la dernière, Hortense, gâtée, plus jolie et plus fine, qu'elle laissa s'attarder à l'école, fière de ses succès; et, plus tard, tandis que Pauline épousait le maçon Labitte, et Léonie le mécanicien Salvat, Hortense, entrée comme demoiselle de comptoir, chez un confiseur de la rue des Martyrs, y liait connaissance avec l'employé Chrétiennot, qui, séduit, en faisait sa femme, n'ayant pu en faire sa maîtresse. Léonie était morte jeune, quelques semaines après sa mère, toutes deux d'une fièvre typhoïde. Pauline, lâchée par son mari, vivant avec son beau-frère Salvat, dont la fille l'appelait maman, mourait de faim. Et, seule, Hortense portait le dimanche une robe de légère soie, habitait une maison neuve, était une bourgeoise, mais au prix d'une vie d'enfer et d'abominables privations.
Madame Théodore n'ignorait point les embarras de sa sœur, lorsque venaient les fins de mois. Aussi ne se risquait-elle qu'avec trouble à tenter ainsi un emprunt. Et puis, Chrétiennot, peu à peu aigri par sa médiocrité, accusant sa femme, depuis qu'elle se fanait, d'être la cause de leur existence avortée, ne voyait plus la famille de celle-ci, dont il rougissait. Encore Toussaint était-il un ouvrier propre. Mais cette Pauline, cette madame Théodore qui vivait avec son beau-frère, sous les yeux de l'enfant, ce Salvat qui errait d'atelier en atelier, en énergumène dont pas un patron ne voulait, toute cette révolte, toute cette misère, toute cette saleté avaient fini par outrer le petit employé correct et vaniteux, que les difficultés de la vie rendaient méchant. Et il avait défendu à Hortense de recevoir sa sœur.
Tout de même, en montant l'escalier de la maison du boulevard Rochechouart, où il y avait un tapis, madame Théodore éprouva un certain orgueil, à se dire qu'une parente à elle habitait dans ce luxe. C'était au troisième, un logement de sept cents francs, sur la cour. La femme de ménage, qui revenait vers quatre heures, pour le dîner, était déjà là. Et elle laissa passer la visiteuse, qu'elle connaissait, tout en marquant une surprise inquiète de la voir oser se présenter de la sorte, si mal vêtue. Mais, dès le seuil du petit salon, madame Théodore s'arrêta, saisie, lorsqu'elle aperçut sa sœur Hortense effondrée et sanglotante, au fond d'un des fauteuils de reps bleu, dont elle était si fière.
—Qu'as-tu donc? que t'arrive-t-il?