Justement, Grandidier, un bel homme de quarante ans, à la figure énergique, avec de grosses moustaches brunes, les cheveux en brosse, les yeux clairs, entra dans le petit atelier où Thomas travaillait. Il aimait beaucoup ce dernier, dont il avait facilité chez lui l'apprentissage, en le traitant comme un fils. Il le laissait revenir à sa guise, mettait à sa disposition son outillage. Et, tout en le sachant occupé de la question des petits moteurs, qui le passionnait lui-même, il montrait la plus grande discrétion, il attendait, sans le questionner.

Thomas présenta le prêtre.

—Mon oncle, monsieur l'abbé Pierre Froment, qui est venu me serrer la main.

Il y eut un échange de politesses. Puis, Grandidier, la face voilée de cette tristesse qui le faisait passer pour sévère et dur, voulut réagir, se montrer gai.

—Dites donc, Thomas, je ne vous ai pas conté ma séance avec le juge d'instruction. Je suis bien noté, sans cela nous aurions eu ici tous les argousins de la Préfecture... Il voulait que je lui expliquasse la présence, rue Godot-de-Mauroy, de ce poinçon marqué à mon chiffre. Et j'ai bien vu que son idée était que l'auteur de l'attentat avait dû travailler ici... Moi, tout de suite, j'ai pensé à Salvat. Mais je ne dénonce personne. Il a mon livre d'embauchage, j'ai répondu simplement sur Salvat qu'il était resté près de trois mois à l'usine, l'automne dernier, puis qu'il avait disparu. Qu'il le cherche!... Ah! ce juge, un petit homme blond, très soigné, l'air mondain, qui frétille dans cette affaire, avec des yeux de chat.

—N'est-ce pas monsieur Amadieu? demanda Pierre.

—Oui, c'est cela même, un homme certainement ravi du cadeau que ces bandits d'anarchistes lui ont fait, avec leur attentat.

Angoissé, le prêtre écoutait. C'était ce que redoutait son frère, la bonne piste trouvée enfin, le premier fil conducteur. Et il regarda Thomas, pour voir s'il s'inquiétait, lui aussi. Mais, soit que le jeune homme ignorât le lien qui nouait Salvat à son père, soit qu'il eût sur lui-même un grand empire, il souriait simplement du portrait de ce juge.

Alors, comme Grandidier était allé regarder la pièce que terminait Thomas, et qu'ils en parlaient longuement ensemble, Pierre s'approcha d'une porte ouverte, qui donnait sur un vaste atelier en longueur, où ronflaient des tours, où des machines à percer retombaient avec les coups secs et rythmiques de leurs balanciers. Les courroies filaient d'un vol continu, toute une activité chaude s'agitait, dans l'odeur moite de la vapeur. Un peuple d'ouvriers suants, noirs des poussières épandues, y peinait encore; mais c'était pourtant la fin de la journée, le dernier effort de la tâche. Et trois ouvriers étant venus à une fontaine, près de lui, pour se laver les mains, le prêtre les entendit qui causaient.

Surtout, il s'intéressa, dès qu'il entendit l'un d'eux, un grand rouge, en nommer un autre Toussaint, et le troisième, Charles. C'étaient le père et le fils. Toussaint, un homme gros, carré des épaules, les bras noueux, ne paraissait avoir ses cinquante ans que lorsqu'on s'arrêtait à la ruine de sa face ronde et cuite, crevassée, mangée par le travail, hérissée d'une barbe grisonnante, qu'il ne faisait plus que le dimanche; et son bras droit seul, déjà touché par la paralysie, s'attardait en des gestes ralentis. Vivant portrait de son père, Charles, le visage plein, barré d'épaisses moustaches noires, était dans toute la force de ses vingt-six ans, avec de beaux muscles qui saillaient sous la peau blanche. Eux aussi parlaient de la bombe de l'hôtel Duvillard, et du poinçon qu'on avait trouvé, et de Salvat que tous maintenant soupçonnaient.