Cependant, Bachelard cherchait une voiture, lorsque Octave s'écria:
—Et monsieur Josserand qui est au café!
Les autres n'y songeaient plus. M. Josserand, très contrarié de perdre sa soirée, s'impatientait sur la porte, car il ne prenait jamais rien dehors. Enfin, on partit pour la rue de la Cerisaie. Mais il fallut deux voitures, le commissionnaire et le caissier dans l'une, les trois jeunes gens dans l'autre.
Gueulin, la voix couverte par les bruits de ferraille du vieux fiacre, parla d'abord de la compagnie d'assurances, où il était employé. Les assurances, la Bourse, tout ça se valait comme embêtement, affirmait Trublot. Puis, la conversation tomba sur Duveyrier. Etait-ce malheureux, un homme riche, un magistrat, se laisser dindonner de cette façon par les femmes! Toujours il lui en avait fallu, dans les quartiers excentriques, au bout des lignes d'omnibus: petites dames en chambre, modestes et jouant un rôle de veuve; lingères ou mercières vagues, tenant des magasins sans clientèle; filles tirées de la boue, nippées, cloîtrées, chez lesquelles il allait une fois par semaine, régulièrement, ainsi qu'un employé se rend à son bureau. Trublot pourtant l'excusait: d'abord, c'était la faute de son tempérament; ensuite, on n'avait pas une sacrée femme comme la sienne. Dès la première nuit, disait-on, elle l'avait pris en horreur, dégoûtée par ses taches rouges. Aussi lui tolérait-elle volontiers des maîtresses, dont les complaisances la débarrassaient; bien qu'elle acceptât encore parfois l'abominable corvée, avec une résignation de femme honnête qui était pour tous les devoirs.
—Alors, elle est honnête, celle-là? demanda Octave intéressé.
—Oh! oui, honnête, mon chéri…. Toutes les qualités: belle, sérieuse, bien élevée, instruite, pleine de goût, chaste, et insupportable!
Au bas de la rue Montmartre, un embarras de voitures arrêta le fiacre. Les jeunes gens, qui avaient baissé la glace, entendaient la voix furieuse de Bachelard s'empoignant avec les cochers. Puis, quand la voiture se fut remise à rouler, Gueulin donna des détails sur Clarisse. Elle se nommait Clarisse Bocquet, et était la fille d'un camelot, d'un ancien petit marchand de jouets, qui maintenant exploitait les fêtes avec sa femme et toute une bande d'enfants malpropres. Duveyrier l'avait rencontrée un soir de dégel, comme un amant venait de la jeter dehors. Sans doute, cette grande diablesse répondait à un idéal longtemps cherché, car dès le lendemain il était pris, il pleurait en lui baisant les paupières, tout secoué par son besoin de cultiver la petite fleur bleue des romances, dans ses gros appétits de mâle. Clarisse avait consenti à demeurer rue de la Cerisaie, pour ne pas l'afficher; mais elle le menait bon train, s'était fait acheter vingt-cinq mille francs de meubles, le mangeait à belles dents, avec des artistes du théâtre de Montmartre.
—Moi, je m'en fiche! dit Trublot, pourvu qu'on s'amuse chez elle. Au moins, elle ne vous force pas à chanter, elle n'est pas toujours à taper sur un piano comme l'autre…. Oh! ce piano! Voyez-vous, quand on est assommé chez soi, quand on a eu le malheur d'épouser un piano mécanique qui met en fuite le monde, on serait bien bête de ne pas se faire ailleurs un petit intérieur drôlichon, où l'on puisse recevoir ses amis en pantoufles.
—Dimanche, raconta Gueulin, Clarisse voulait m'avoir à déjeuner, seul avec elle. J'ai refusé. Après ces déjeuners-là, on fait des bêtises; et j'ai eu peur de la voir s'installer chez moi, le jour où elle lâchera Duveyrier…. Vous savez qu'elle l'exècre, oh! un dégoût à en être malade. Dame! elle n'aime guère les boutons non plus, cette fille! Mais elle n'a pas la ressource de l'envoyer dehors, comme sa femme; autrement, si elle pouvait aussi le passer à sa bonne, je vous assure qu'elle se débarrasserait vite de la corvée.
Le fiacre s'arrêtait. Ils descendirent devant une maison muette et noire de la rue de la Cerisaie. Mais ils durent attendre l'autre fiacre dix grandes minutes, Bachelard ayant emmené son cocher boire un grog, après la querelle de la rue Montmartre. Dans l'escalier, d'une sévérité bourgeoise, comme M. Josserand lui posait de nouvelles questions sur l'amie de Duveyrier, l'oncle répéta simplement: