Mais M. Josserand, qui se trouvait près de sa fille, acheva de l'attendrir en lui glissant, derrière la nappe, dix-neuf francs, enveloppés dans du papier. Il s'était penché, il murmurait à son oreille:

—Tu sais, ça vient de mon petit travail…. Si tu dois, il faut payer.

Alors, entre son père, qui lui poussait le genou, et son amant, qui frottait doucement sa bottine, elle se sentit pleine d'aise. La vie allait être charmante. Et tous se détendaient, goûtaient l'agrément d'une soirée passée en famille, sans dispute. En vérité, ce n'était pas naturel, quelque chose devait leur porter bonheur. Seul, Auguste avait les yeux tirés, envahi par une migraine, qu'il attendait d'ailleurs, à la suite de tant d'émotions. Même, vers neuf heures, il dut aller se coucher.

XIII

Depuis quelque temps, M. Gourd rôdait d'un air de mystère et d'inquiétude. On le rencontrait filant sans bruit, l'oeil ouvert, l'oreille tendue, montant sans cesse les deux escaliers, où des locataires l'avaient même aperçu faisant des rondes de nuit. Certainement, la moralité de la maison le préoccupait; il y sentait comme un souffle de choses déshonnêtes qui troublait la nudité froide de la cour, la paix recueillie du vestibule, les belles vertus domestiques des étages.

Un soir, Octave avait trouvé le concierge sans lumière, immobile au fond de son couloir, collé contre la porte qui donnait sur l'escalier de service. Surpris, il l'interrogea.

—Je veux me rendre compte, monsieur Mouret, répondit simplement M. Gourd, en se décidant à aller se coucher.

Le jeune homme resta très effrayé. Est-ce que le concierge soupçonnait ses rapports avec Berthe? Il les guettait peut-être. Leur liaison rencontrait de continuels obstacles, dans cette maison surveillée, et dont les locataires professaient les principes les plus rigides. Aussi ne pouvait-il approcher sa maîtresse que rarement, goûtant la seule joie, si elle sortait l'après-midi sans sa mère, de quitter le magasin sous un prétexte et de la rejoindre au fond de quelque passage écarté, où il la promenait à son bras, pendant une heure. Auguste, cependant, depuis la fin de juillet, découchait tous les mardis, pour aller à Lyon; car il avait eu la maladresse de prendre une part, dans une fabrique de soie qui périclitait. Mais Berthe, jusque-là, s'était refusée à profiter de cette nuit de liberté. Elle tremblait devant sa bonne, elle craignait qu'un oubli ne la livrât aux mains de cette fille.

Précisément, c'était un mardi soir qu'Octave découvrit M. Gourd, planté près de sa chambre. Cela redoublait ses inquiétudes. Depuis huit jours, il suppliait en vain Berthe de monter le retrouver, quand toute la maison dormirait. Le concierge avait-il donc deviné? Octave se coucha mécontent, tourmenté de crainte et de désir. Son amour s'irritait, tournait à la passion folle, et il se voyait avec colère tomber dans toutes les bêtises du coeur. Déjà, il ne pouvait rejoindre Berthe au fond des passages, sans lui acheter les choses qui l'arrêtaient devant les boutiques. Ainsi, la veille, passage de la Madeleine, elle avait regardé un petit chapeau d'un air si gourmand, qu'il était entré lui en faire cadeau: de la paille de riz, et rien qu'une guirlande de roses, quelque chose de délicieusement simple; mais deux cents francs, il trouvait ça un peu raide.

Vers une heure, il s'endormait, après s'être longtemps retourné entre les draps, la peau en feu, lorsqu'il fut réveillé par de légers coups.