—Un qui part, un qui vient.

Clotilde installa l'abbé Mauduit dans le salon, en disant qu'elle lui enverrait d'abord Clémence; et, pour le faire patienter, elle lui donna la Revue des deux mondes, où il y avait des vers vraiment délicats. Elle voulait préparer sa femme de chambre. Mais elle trouva son mari assis sur une chaise de son cabinet de toilette.

Depuis le matin, Duveyrier agonisait. Il venait, une troisième fois, de surprendre Clarisse avec Théodore; et, comme il protestait, toute la famille des camelots, la mère, le frère, les petites soeurs, s'était ruée sur lui, l'avait jeté dans l'escalier à coups de pied et à coups de poing. Clarisse, pendant ce temps, le traitait de pané, le menaçait furieusement d'envoyer chercher le commissaire, s'il remettait les pieds chez elle. C'était fini, le concierge apitoyé lui avait appris en bas que, depuis huit jours, un vieux très riche voulait entretenir madame. Alors, chassé, n'ayant plus de niche où vivre chaudement, Duveyrier, après avoir battu les trottoirs, était entré dans une boutique perdue acheter un revolver de poche. La vie devenait trop triste, il pourrait au moins la quitter, quand il aurait trouvé un bon endroit. Ce choix d'un coin tranquille le préoccupait, en rentrant rue de Choiseul d'un pas machinal, pour assister au convoi de M. Josserand. Puis, derrière le corps, il avait eu l'idée brusque de se tuer au cimetière: il s'en irait au fond, se cacherait derrière une tombe; cela flattait son goût du romanesque, le besoin d'un idéal tendre et romantique, qui désolait son existence, sous la rigidité bourgeoise de son attitude. Mais, devant le cercueil qu'on descendait, il s'était mis à trembler, saisi du froid de la terre. Décidément, l'endroit ne valait rien, il fallait chercher ailleurs. Et, revenu plus malade, envahi par l'idée fixe, il réfléchissait sur une chaise du cabinet de toilette, discutant le meilleur coin de la maison: peut-être dans la chambre, au bord du lit, ou plus simplement à la place même où il se trouvait, sans bouger.

—Auriez-vous l'obligeance de me laisser seule? lui dit Clotilde.

Il tenait déjà le revolver dans sa poche.

—Pourquoi? demanda-t-il avec effort.

—Parce que j'ai besoin d'être seule.

Il crut qu'elle désirait changer de robe et qu'elle ne voulait même plus lui montrer ses bras nus, tant il la répugnait. Un instant, il la regarda de ses yeux troubles, si grande, si belle, le teint d'une pureté de marbre, les cheveux noués en tresses d'or fauve. Ah! si elle avait consenti, comme tout se serait arrangé! Il se leva en trébuchant, ouvrit les bras, tâcha de la saisir.

—Quoi donc? murmura-t-elle, surprise. Que vous prend-il? Pas ici, bien sûr…. Vous n'avez donc plus l'autre? Ça va donc recommencer, cette abomination?

Et elle avait le coeur soulevé d'un tel dégoût, qu'il recula. Sans dire une parole, il sortit, s'arrêta dans l'antichambre, hésita une seconde; puis, comme une porte se trouvait devant lui, la porte des lieux d'aisance, il la poussa; et, sans hâte, il s'assit au milieu du siège. C'était un endroit tranquille, personne ne viendrait l'y déranger. Il introduisit le canon du petit revolver dans sa bouche, il lâcha un coup.