—C'est ça, dormez, dit-elle. Il nous reste du boeuf froid pour ce matin, et ce soir nous dînons dehors. Si vous ne pouvez pas descendre aider Julie, elle se passera de vous.

Le soir, le dîner fut cordial, chez les Duveyrier. Toute la famille se trouvait réunie, les deux ménages Vabre, madame Josserand, Hortense, Léon, même l'oncle Bachelard, qui se conduisit bien. En outre, on avait invité Trublot, pour boucher un trou, et madame Dambreville, pour ne pas la séparer de Léon. Celui-ci, après son mariage avec la nièce, était retombé aux bras de la tante, dont il avait encore besoin. On les voyait arriver ensemble dans tous les salons, et ils excusaient la jeune femme, qu'une grippe ou une paresse, disaient-ils, retenait chez elle. Ce soir-là, la table entière se plaignit de la connaître à peine: on l'aimait tant, elle était si belle! Ensuite, on parla du choeur que Clotilde devait faire chanter à la fin de la soirée; c'était encore la Bénédiction des Poignards, mais cette fois avec cinq ténors, quelque chose de complet, de magistral. Depuis deux mois, Duveyrier lui-même, redevenu charmant, racolait les amis de la maison, avec la même formule, répétée à chaque rencontre: «On ne vous voit plus, venez donc, ma femme reprend ses choeurs.» Aussi, à partir des entremets, ne causa-t-on que de musique. La plus heureuse bonhomie et la plus franche gaieté régnèrent jusqu'au champagne.

Puis, après le café, pendant que les dames restaient devant la cheminée du grand salon, il se forma, dans le petit, un groupe d'hommes qui se mirent à échanger des idées graves. Le monde arrivait, d'ailleurs. Bientôt, il y eut là Campardon, l'abbé Mauduit, le docteur Juillerat, sans compter les dîneurs, sauf Trublot, disparu au sortir de table. Dès la seconde phrase, on tomba sur la politique. Les débats des Chambres passionnaient ces messieurs, et ils en étaient encore à discuter le succès de la liste de l'opposition, passée tout entière à Paris, aux élections de mai. Ce triomphe de la bourgeoisie frondeuse les inquiétait sourdement, malgré leur joie apparente.

—Mon Dieu! déclara Léon, monsieur Thiers est certainement un homme de talent. Mais il apporte, dans ses discours sur l'expédition du Mexique, une acrimonie qui leur enlève toute portée.

Il venait d'être nommé maître des requêtes, sur les démarches de madame Dambreville, et du coup il se ralliait. Rien ne restait en lui du démagogue affamé, si ce n'était une insupportable intolérance de doctrine.

—Vous accusiez le gouvernement de toutes les fautes, dit le docteur en souriant. J'espère que vous avez au moins voté pour monsieur Thiers.

Le jeune homme évita de répondre. Théophile, dont l'estomac ne digérait plus, et que troublaient de nouveaux doutes sur la fidélité de sa femme, s'écria:

—Moi, j'ai voté pour lui…. Du moment où les hommes refusent de vivre en frères, tant pis pour eux!

—Et tant pis pour vous, n'est-ce pas? fit remarquer Duveyrier, qui, parlant peu, lâchait des mots profonds.

Effaré, Théophile le regarda. Auguste n'osait plus avouer qu'il avait également voté pour M. Thiers. Puis, ce fut une surprise, quand l'oncle Bachelard lança une profession de foi légitimiste: au fond, il trouvait ça distingué. Campardon l'approuva beaucoup; lui, s'était abstenu, parce que M. Dewinck, le candidat officiel, n'offrait pas assez de garantie au point de vue religieux; et il éclata en paroles furibondes contre la Vie de Jésus, publiée depuis peu.