—Prépare-toi, souffla-t-elle à l'oreille de Berthe.
On était une trentaine, et assez serrés, car on n'ouvrait pas le petit salon, qui servait de chambre à ces demoiselles. Les nouveaux venus échangeaient des poignées de main. Valérie s'était assise près de madame Juzeur, pendant que Bachelard et Gueulin faisaient tout haut des réflexions désagréables sur Théophile Vabre, qu'ils trouvaient drôle d'appeler «bon à rien». Dans un angle, M. Josserand, qui s'effaçait chez lui, à ce point qu'on l'aurait pris pour un invité, et qu'on le cherchait toujours, même quand on l'avait devant soi, écoutait avec effarement une histoire racontée par un de ses vieux amis: Bonnaud, il connaissait Bonnaud, l'ancien chef de la comptabilité au chemin de fer du Nord, celui dont la fille s'était mariée, le printemps dernier? eh bien! Bonnaud venait de découvrir que son gendre, un homme très bien, était un ancien clown, qui avait vécu pendant dix ans aux crochets d'une écuyère.
—Silence! silence! murmurèrent des voix complaisantes.
Berthe avait ouvert le piano.
—Mon Dieu! expliqua madame Josserand, c'est un morceau sans prétention, une simple rêverie…. Monsieur Mouret, vous aimez la musique, je crois. Approchez-vous donc…. Ma fille le joue assez bien, oh! en simple amateur, mais avec âme, oui, avec beaucoup d'âme.
—Pincé! dit Trublot à voix basse. Le coup de la sonate.
Octave dut se lever et se tint debout près du piano. A voir les prévenances caressantes dont madame Josserand l'entourait, il semblait qu'elle fît jouer Berthe uniquement pour lui.
—Les Bords de l'Oise, reprit-elle. C'est vraiment joli…. Allons, va, mon amour, et ne te trouble pas. Monsieur sera indulgent.
La jeune fille attaqua le morceau, sans trouble aucun. D'ailleurs, sa mère ne la quittait plus des yeux, de l'air d'un sergent prêt à punir d'une gifle une faute de théorie. Son désespoir était que l'instrument, essoufflé par quinze années de gammes quotidiennes, n'eût pas les sonorités du grand piano à queue des Duveyrier; et jamais sa fille, selon elle, ne jouait assez fort.
Dès la dixième mesure, Octave, l'air recueilli et hochant le menton aux traits de bravoure, n'écouta plus. Il regardait l'auditoire, l'attention poliment distraite des hommes et le ravissement affecté des femmes, toute cette détente de gens rendus à eux-mêmes, repris par les soucis de chaque heure, dont l'ombre remontait à leurs visages fatigués. Des mères faisaient visiblement le rêve qu'elles mariaient leurs filles, la bouche fendue, les dents féroces, dans un abandon inconscient; c'était la rage de ce salon, un furieux appétit de gendres, qui dévorait ces bourgeoises, aux sons asthmatiques du piano. Les filles, très lasses, s'endormaient, la tête entre les épaules, oubliant de se tenir droites. Octave, qui avait le mépris des jeunes personnes, s'intéressa davantage à Valérie; elle était laide, décidément, dans son étrange robe de soie jaune, garnie de satin noir, et il revenait toujours à elle, inquiet, séduit quand même; tandis que, les yeux vagues, énervée par l'aigre musique, elle avait le sourire détraqué d'une malade.