—C'est raté alors…. On se déshabille?
Mais, du coup, madame Josserand retrouva son énergie. Hein? quoi? se déshabiller! et pourquoi donc? est-ce qu'ils n'étaient pas honnêtes, est-ce que leur alliance n'en valait pas une autre? Le mariage se ferait quand même, ou elle crèverait plutôt. Et, rapidement, elle distribua les rôles: les deux demoiselles reçurent l'ordre d'être très aimables pour Auguste, de ne plus le lâcher, tant qu'il n'aurait pas fait le saut; le père avait la mission de conquérir le vieux Vabre et Duveyrier, en disant toujours comme eux, si cela était à la portée de son intelligence; quant à elle, désireuse de ne rien négliger, elle se chargeait des femmes, elle saurait bien les mettre toutes dans son jeu. Puis, se recueillant, jetant un dernier coup d'oeil autour de la salle à manger, comme pour voir si elle n'oubliait aucune arme, elle prit un air terrible d'homme de guerre qui conduirait ses filles au massacre, et dit ce seul mot d'une voix forte:
—Descendons!
Ils descendirent. Dans la solennité de l'escalier, M. Josserand était plein de trouble, car il prévoyait des choses désagréables pour sa conscience trop étroite de brave homme.
Lorsqu'ils entrèrent, on s'écrasait déjà chez les Duveyrier. Le piano à queue, énorme, tenait tout un panneau du salon, devant lequel les dames se trouvaient rangées, sur des files de chaises, comme au théâtre; et deux flots épais d'habits noirs débordaient, aux portes laissées grandes ouvertes de la salle à manger et du petit salon. Le lustre et les appliques, les six lampes posées sur des consoles, éclairaient d'une clarté aveuglante de plein jour la pièce blanc et or, dans laquelle tranchait violemment la soie rouge du meuble et des tentures. Il faisait chaud, les éventails soufflaient, de leur haleine régulière, les pénétrantes odeurs des corsages et des épaules nues.
Mais, justement, madame Duveyrier se mettait au piano. D'un geste, madame Josserand, souriante, la supplia de ne pas se déranger; et elle laissa ses filles au milieu des hommes, en acceptant pour elle une chaise, entre Valérie et madame Juzeur. M. Josserand avait gagné le petit salon, où le propriétaire, M. Vabre, sommeillait à sa place habituelle, dans le coin d'un canapé. On voyait encore là Campardon, Théophile et Auguste Vabre, le docteur Juillerat, l'abbé Mauduit, faisant un groupe; tandis que Trublot et Octave, qui s'étaient retrouvés, venaient de fuir la musique, au fond de la salle à manger. Près d'eux, derrière le flot des habits noirs, Duveyrier, de taille haute et maigre, regardait fixement sa femme assise au piano, attendant le silence. A la boutonnière de son habit, il portait le ruban de la Légion d'honneur, en un petit noeud correct.
—Chut! chut! taisez-vous! murmurèrent des voix amies.
Alors, Clotilde Duveyrier attaqua un nocturne de Chopin, d'une extrême difficulté d'exécution. Grande et belle, avec de magnifiques cheveux roux, elle avait un visage long, d'une pâleur et d'un froid de neige; et, dans ses yeux gris, la musique seule allumait une flamme, une passion exagérée, dont elle vivait, sans aucun autre besoin d'esprit ni de chair. Duveyrier continuait à la regarder; puis, dès les premières mesures, une exaspération nerveuse lui amincit les lèvres, il s'écarta, se tint au fond de la salle à manger. Sur sa face rasée, au menton pointu et aux yeux obliques, de larges plaques rouges indiquaient un sang mauvais, toute une âcreté brûlant à fleur de peau.
Trublot, qui l'examinait, dit tranquillement:
—Il n'aime pas la musique.