—Mon Dieu! monsieur, excusez-moi…. Quelle voix avez-vous?

Il ne comprit pas tout de suite, il finit par dire qu'il avait une voix de ténor. Alors, Clotilde s'enthousiasma: une voix de ténor, vraiment! mais c'était une chance, les voix de ténor se faisaient si rares! Ainsi, pour la Bénédiction des Poignards, qu'on allait chanter à l'instant, elle n'avait jamais pu trouver plus de trois ténors dans sa société, lorsqu'il lui en aurait fallu au moins cinq. Et, excitée tout d'un coup, les yeux luisants, elle se retenait pour ne pas l'essayer immédiatement au piano. Il dut promettre de venir un soir. Trublot, derrière lui, le poussait du coude, goûtant des joies féroces dans son impassibilité.

—Hein? vous en êtes! murmura-t-il, quand elle se fut éloignée. Moi, mon cher, elle m'a d'abord trouvé une voix de baryton; puis, voyant que ça ne marchait pas, elle m'a essayé comme ténor; ça n'a pas mieux marché, et elle s'est décidée à m'employer ce soir comme basse…. Je fais un moine.

Mais il dut quitter Octave, madame Duveyrier précisément l'appelait, on allait chanter le choeur, le grand morceau de la soirée. Ce fut un remue-ménage. Une quinzaine d'hommes, tous amateurs, tous recrutés parmi les invités de la maison, s'ouvraient péniblement un passage au milieu des dames, pour se réunir devant le piano. Ils s'arrêtaient, s'excusaient, la voix étouffée par le bruit bourdonnant des conversations; tandis que les éventails battaient plus rapidement, dans la chaleur croissante. Enfin, madame Duveyrier les compta; ils y étaient tous; et elle leur distribua les parties, qu'elle avait copiées elle-même. Campardon faisait Saint-Bris, un jeune auditeur au conseil d'État était chargé des quelques mesures de Nevers; puis, venaient huit seigneurs, quatre échevins, trois moines, confiés à des avocats, des employés et de simples propriétaires. Elle, qui accompagnait, s'était en outre réservé la partie de Valentine, des cris de passion qu'elle poussait en plaquant des accords; car elle ne voulait pas introduire de femme parmi ces messieurs, dont elle conduisait la troupe résignée avec des rudesses de chef d'orchestre.

Cependant, les conversations continuaient, un bruit intolérable venait surtout du petit salon, où les discussions politiques devaient s'aigrir. Alors, Clotilde, sortant une clef de sa poche, en tapa de légers coups sur le piano. Un murmure courut, les voix tombèrent, deux flots d'habits noirs débordèrent de nouveau aux portes; et, par-dessus les têtes, on aperçut un instant la face de Duveyrier, tachée de rouge, exprimant une angoisse. Octave était resté debout derrière madame Hédouin, les yeux baissés sur les ombres perdues de sa gorge, au fond des dentelles. Mais, comme le silence se faisait, un rire éclata, et il leva la tête. C'était Berthe, qui s'égayait d'une plaisanterie d'Auguste, dont elle avait échauffé le sang pauvre, au point qu'il disait des gaillardises. Tout le salon les regarda, des mères devenaient graves, des membres de la famille échangeaient un coup d'oeil.

—Est-elle assez folle! murmura madame Josserand d'un air tendre, de façon à être entendue.

Hortense, près de sa soeur, l'aidait avec une abnégation complaisante, appuyant ses rires, la poussant contre le jeune homme; pendant que, derrière eux, la fenêtre entr'ouverte agitait de légers souffles les grands rideaux de soie rouge.

Mais une voix caverneuse vibra, toutes les têtes se tournèrent vers le piano. Campardon, la bouche arrondie, la barbe élargie dans un coup de vent lyrique, lançait le premier vers:

Oui, l'ordre de la reine en ces lieux nous rassemble.

Tout de suite, Clotilde monta une gamme, redescendit; puis, les yeux au plafond, avec une expression d'effroi, elle jeta le cri: