Cependant, M. Josserand, la tête sur l'oreiller, l'attendait. Elle souffla la lumière, elle l'enjamba, pour se mettre au fond. Lui, réfléchissait, repris de malaise, la conscience brouillée par la promesse d'une dot de cinquante mille francs. Et il se hasarda à dire tout haut ses scrupules. Pourquoi promettre, quand on ne sait si l'on pourra tenir? Ce n'était pas honnête.

—Pas honnête! cria dans le noir madame Josserand, en retrouvant sa voix féroce. Ce qui n'est pas honnête, monsieur, c'est de laisser monter ses filles en graine; oui, en graine, tel était votre rêve peut-être!… Parbleu! nous avons le temps de nous retourner, nous en causerons, nous finirons par décider son oncle…. Et apprenez, monsieur, que, dans ma famille, on a toujours été honnête!

VI

Le lendemain, qui était un dimanche, Octave, les yeux ouverts, s'oublia une heure dans la chaleur des draps. Il s'éveillait heureux, plein de cette lucidité des paresses du matin. A quoi bon se presser? Il se trouvait bien au Bonheur des dames, il s'y décrassait de sa province, et une certitude profonde, absolue, lui venait d'avoir un jour madame Hédouin, qui ferait sa fortune; mais c'était une affaire de prudence, une longue tactique de galanterie, où se plaisait déjà son sens voluptueux de la femme. Comme il se rendormait, dressant des plans, se donnant six mois pour réussir, l'image de Marie Pichon avait achevé de calmer ses impatiences. Une femme pareille était très commode; il lui suffisait d'allonger le bras, quand il la voulait, et elle ne lui coûtait pas un sou. En attendant l'autre, certes, il ne pouvait demander mieux. Dans son demi-sommeil, ce bon marché et cette commodité finissaient par l'attendrir: il la voyait très gentille avec ses complaisances, il se promettait d'être meilleur pour elle, désormais.

—Fichtre! neuf heures! dit-il, réveillé tout à fait par la sonnerie de sa pendule. Il faut pourtant se lever.

Une pluie fine tombait. Alors, il résolut de ne pas sortir de la journée. Il accepterait une invitation à dîner chez les Pichon, qu'il refusait depuis longtemps, par terreur des Vuillaume; ça flatterait Marie, il trouverait l'occasion de l'embrasser derrière les portes; et même, comme elle demandait toujours des livres, il songea à lui faire la surprise d'en apporter tout un paquet, resté dans une de ses malles, au grenier. Lorsqu'il fut habillé, il descendit prendre, chez M. Gourd, la clef de ce grenier commun, où les locataires se débarrassaient des objets encombrants et hors d'usage.

En bas, par cette matinée humide, on étouffait, dans l'escalier chauffé, dont les faux marbres, les hautes glaces, les portes d'acajou se voilaient d'une vapeur. Sous le porche, une femme mal vêtue, la mère Pérou, à qui les Gourd donnaient quatre sous de l'heure pour les gros travaux de la maison, lavait le pavé à grande eau, en plein sous le coup d'air glacé, soufflant de la cour.

—Eh! dites donc, la vieille, frottez-moi ça plus sérieusement, que je ne trouve pas une tache! criait M. Gourd, chaudement couvert, debout sur le seuil de sa loge.

Et, comme Octave arrivait, il lui parla de la mère Pérou avec l'esprit de domination brutale, le besoin enragé de revanche des anciens domestiques, qui se font servir à leur tour.

—Une fainéante dont je ne peux rien tirer! J'aurais voulu la voir chez monsieur le duc! Ah bien! il fallait marcher droit!… Je la flanque à la porte, si elle ne m'en donne pas pour mon argent! Moi, je ne connais que ça…. Mais, pardon, monsieur Mouret, vous désirez?