—Alors, tu vas nous conduire? demanda Benedetta, familière, souriante, déjà consolée des laideurs voisines, à l'idée qu'il pouvait exister des créatures pareilles.

—Oh! oui, madame, oui! tout de suite.

Elle courut devant eux, chaussée de souliers sans trous, vêtue d'une vieille robe de laine marron, qu'elle avait dû laver et raccommoder récemment. On sentait sur elle certains soins de coquetterie, un désir de propreté, que n'avaient pas les autres; à moins que ce ne fût simplement sa grande beauté qui rayonnât de ses pauvres vêtements et fît d'elle une déesse.

Che bellezza! che bellezza! ne se lassait pas de répéter la contessina, tout en la suivant. C'est un régal, mon Dario, que cette fille à regarder.

—Je savais bien qu'elle te plairait, répondit-il simplement, flatté de sa trouvaille, ne parlant plus de s'en aller, puisqu'il pouvait enfin reposer les yeux sur quelque chose d'agréable à voir.

Derrière eux venait Pierre, émerveillé également, à qui Narcisse disait les scrupules de son goût, qui était pour le rare et le subtil.

—Oui, oui, sans doute, elle est belle... Seulement, leur type romain, mon cher, au fond, rien n'est plus lourd, sans âme, sans au-delà... Il n'y a que du sang sous leur peau, il n'y a pas de ciel.

Mais la Pierina s'était arrêtée, et, d'un geste, elle montra sa mère, assise sur une caisse défoncée à demi, devant la haute porte d'un palais inachevé. Elle avait dû être aussi fort belle, ruinée à quarante ans, les yeux éteints de misère, la bouche déformée, aux dents noires, la face coupée de grandes rides molles, la gorge énorme et tombante; et elle était d'une saleté affreuse, ses cheveux grisonnants dépeignés, envolés en mèches folles, sa jupe et sa camisole souillées, fendues, laissant voir la crasse des membres. Des deux mains, elle tenait sur ses genoux un nourrisson, son dernier-né, qui s'était endormi. Elle le regardait, comme foudroyée, et sans courage, de l'air de la bête de somme résignée à son sort, en mère qui avait fait des enfants et les avait nourris sans savoir pourquoi.

—Ah! bon, bon! dit-elle en relevant la tête, c'est le monsieur qui est venu me donner un écu, parce qu'il t'avait rencontrée en train de pleurer. Et il revient nous voir avec des amis. Bon, bon! il y a tout de même de braves cœurs.

Alors, elle dit leur histoire, mais mollement, sans chercher même à les apitoyer. Elle s'appelait Giacinta, elle avait épousé un maçon, Tommaso Gozzo, dont elle avait eu sept enfants, la Pierina, et puis Tito, un grand garçon de dix-huit ans, et quatre autres filles encore, de deux années en deux années, et puis celui-ci enfin, un garçon de nouveau, qu'elle tenait sur les genoux. Très longtemps, ils avaient habité le même logement au Transtévère, dans une vieille maison qu'on venait d'abattre. Et il semblait qu'on eût, en même temps, abattu leur existence; car, depuis qu'ils s'étaient réfugiés aux Prés du Château, tous les malheurs les frappaient, la crise terrible sur les constructions qui avait réduit au chômage Tommaso et son fils Tito, la fermeture récente de l'atelier de perles de cire où la Pierina gagnait jusqu'à vingt sous, de quoi ne pas mourir de faim. Maintenant, personne ne travaillait plus, la famille vivait de hasard.