Puis, se tournant vers la contessina:

—Tout au fond, dans la troisième salle.

Et elle se sauva, elle redescendit l'escalier plus vite qu'elle ne l'avait monté, courant à sa passion.

Benedetta et ses compagnons traversèrent deux salons immenses, au sol bossué de plâtre, aux fenêtres ouvertes sur le vide. Et ils tombèrent enfin dans un salon plus petit, où toute la famille Gozzo s'était installée, avec les débris qui lui servaient de meubles. Par terre, sur les solives de fer laissées à nu, traînaient cinq ou six paillasses lépreuses, mangées de sueur. Une longue table, solide encore, tenait le milieu; et il y avait aussi de vieilles chaises dépaillées, raccommodées à l'aide de cordes. Mais le gros travail avait consisté à boucher deux fenêtres sur trois avec des planches, tandis que la troisième et la porte étaient fermées par d'anciennes toiles à matelas, criblées de taches et de trous.

Tommaso, le maçon, parut surpris, et il fut évident qu'il n'était guère habitué à de pareilles visites de charité. Il était assis devant la table, les deux coudes sur le bois, le menton entre les mains, en train de se reposer, comme l'avait dit sa femme Giacinta. C'était un fort gaillard de quarante-cinq ans, barbu et chevelu, la face grande et longue, d'une sérénité de sénateur romain, dans sa misère et dans son oisiveté. La vue des deux étrangers, qu'il flaira tout de suite, l'avait fait se lever, d'un brusque mouvement de défiance. Mais il sourit, dès qu'il reconnut Benedetta; et, comme elle lui parlait de Dario resté en bas, en lui expliquant leur but charitable:

—Oh! je sais, je sais, contessina... Oui, je sais bien qui vous êtes, car j'ai muré une fenêtre, au palais Boccanera, du temps de mon père.

Alors, complaisamment, il se laissa questionner, il répondit à Pierre surpris qu'on n'était pas très heureux, mais qu'enfin on aurait vécu tout de même, si l'on avait pu travailler deux jours seulement par semaine. Et, au fond, on le sentait assez content de se serrer le ventre, du moment qu'il vivait à sa guise, sans fatigue. C'était toujours l'histoire de ce serrurier, qui, appelé par un voyageur pour ouvrir la serrure d'une malle, dont la clef était perdue, refusait absolument de se déranger, à l'heure de la sieste. On ne payait plus son logement, puisqu'il y avait des palais vides, ouverts au pauvre monde, et quelques sous auraient suffi pour la nourriture, tellement on était sobre et peu difficile.

—Oh! monsieur l'abbé, tout allait beaucoup mieux sous le pape... Mon père, qui était maçon comme moi, a travaillé sa vie entière au Vatican; et moi-même, aujourd'hui encore, quand j'ai quelques journées d'ouvrage, c'est toujours là que je les trouve... Voyez-vous, nous avons été gâtés par ces dix années de gros travaux, où l'on ne quittait pas les échelles, où l'on gagnait ce qu'on voulait. Naturellement, on mangeait mieux, on s'habillait, on ne se refusait aucun plaisir; et c'est plus dur aujourd'hui de se priver... Mais, sous le pape, monsieur l'abbé, si vous étiez venu nous voir! Pas d'impôts, tout se donnait pour rien, on n'avait vraiment qu'à se laisser vivre.

A ce moment, un grondement s'éleva d'une des paillasses, dans l'ombre des fenêtres bouchées, et le maçon reprit de son air lent et paisible:

—C'est mon frère Ambrogio qui n'est pas de mon avis... Lui a été avec les républicains, en quarante-neuf, à l'âge de quatorze ans... Ça ne fait rien, nous l'avons pris avec nous, quand nous avons su qu'il se mourait dans une cave, de faim et de maladie.