—Eh! Tito, fainéant! est-ce que tu ne pourrais pas te mettre debout, quand on vient te voir?
Il fit d'abord la sourde oreille, il finit pourtant par se relever, d'un air de grande mauvaise humeur; et Pierre, qu'il intéressait, tâcha de le faire parler, de même qu'il avait questionné le père et l'oncle, là-haut. Il n'en tira que des réponses brèves, pleines de défiance et d'ennui. Puisqu'on ne trouvait pas de travail, il n'y avait qu'à dormir. Ce n'était pas en se fâchant qu'on changerait les choses. Le mieux était donc de vivre comme on pouvait, sans augmenter sa peine. Quant à des socialistes, oui! peut-être, il y en avait quelques-uns; mais lui n'en connaissait pas. Et, de son attitude lasse, indifférente, il ressortait clairement que, si le père était pour le pape et l'oncle pour la république, lui, le fils, n'était certainement pour rien. Pierre sentit là une fin de peuple, ou plutôt le sommeil d'un peuple, dans lequel une démocratie ne s'était pas éveillée encore.
Mais, comme le prêtre continuait, voulant savoir son âge, à quelle école il était allé, dans quel quartier il était né, Tito, brusquement, coupa court, en disant d'une voix grave, un doigt en l'air, tourné vers sa poitrine:
—Io son Romano di Roma!
En effet, cela ne répondait-il pas à tout? «Moi, je suis Romain de Rome.» Pierre eut un sourire triste, et se tut. Jamais il n'avait mieux senti l'orgueil de la race, le lointain héritage de gloire, si lourd aux épaules. Chez ce garçon dégénéré, qui savait à peine lire et écrire, revivait la vanité souveraine des Césars. Ce meurt-de-faim connaissait sa ville, en aurait pu dire d'instinct l'histoire, aux belles pages. Les noms des grands empereurs et des grands papes lui étaient familiers. Et pourquoi travailler alors, après avoir été les maîtres de la terre? Pourquoi ne pas vivre de noblesse et de paresse, dans la plus belle des villes, sous le plus beau des ciels?
—Io son Romano di Roma.
Benedetta avait glissé son aumône dans la main de la mère; et Pierre ainsi que Narcisse, voulant s'associer à sa bonne œuvre, faisaient de même, lorsque Dario, qui lui aussi s'était joint à sa cousine, eut une idée gentille, désireux de ne pas oublier la Pierina, à qui il n'osait offrir de l'argent. Il posa légèrement les doigts sur ses lèvres, il dit avec un léger rire:
—Pour la beauté.
Et cela fut vraiment doux et joli, ce baiser envoyé, ce rire qui s'en moquait un peu, ce prince familier, que touchait l'adoration muette de la belle perlière, comme dans une histoire d'amour du temps jadis.
La Pierina devint toute rouge de contentement; et elle perdit la tête, elle se jeta sur la main de Dario, y colla ses lèvres chaudes, dans un mouvement irraisonné, où il entrait autant de divine reconnaissance que de tendresse amoureuse. Mais les yeux de Tito avaient flambé de colère, il saisit brutalement sa sœur par sa jupe, l'écarta du poing, en grondant sourdement.