—Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa neutralité.

Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.

—Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-être que j'ai parlé, et quel désastre! ma situation serait compromise... Je n'ai rien dit, je n'ai rien dit! Voyez d'abord les cardinaux, tous les cardinaux. Mettons, n'est-ce pas? que je n'ai rien dit autre chose.

Et, ce jour-là, il ne voulut pas causer davantage, il quitta la pièce, frissonnant, en fouillant à droite et à gauche le corridor, de ses yeux de flamme, pleins d'inquiétude.

Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal Sanguinetti. Il était dix heures, il avait quelque chance de le trouver. Le cardinal habitait, à côté de l'église Saint-Louis des Français, dans une rue noire et étroite, le premier étage d'un petit palais, aménagé bourgeoisement. Ce n'était pas la ruine géante, d'une grandeur princière et mélancolique, où s'entêtait le cardinal Boccanera. L'ancien appartement de gala réglementaire était réduit, comme le train. Il n'y avait plus de salle du trône, ni de grand chapeau rouge accroché sous un baldaquin, ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourné contre le mur. Deux pièces successives servant d'antichambres, un salon où le cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans confortable même, des meubles d'acajou datant de l'empire, des tentures et des tapis poussiéreux, fanés par l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner longtemps; et, lorsqu'un domestique, qui, sans hâte, remettait sa veste, finit par entre-bâiller la porte, ce fut pour répondre que Son Excellence était depuis la veille à Frascati.

Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti était en effet un des évoques suburbicaires. Il avait, à Frascati, son évêché, une villa, où il allait parfois passer quelques jours, lorsqu'un désir de repos ou une raison politique l'y poussait.

—Et Son Éminence reviendra bientôt?

—Ah! on ne sait pas... Son Éminence est souffrante. Elle a bien recommandé qu'on n'envoie personne la tourmenter là-bas.

Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit tout désorienté par ce premier contretemps. Allait-il, sans tarder davantage, puisque les choses pressaient maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro, à la place Navone, qui était voisine? Mais il se rappela la recommandation que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord les cardinaux; et il eut une inspiration, il résolut de voir immédiatement le cardinal Sarno, dont il avait fini par faire la connaissance, aux lundis de donna Serafina. Dans son effacement volontaire, tous le considéraient comme un des membres les plus puissants et les plus redoutables du Sacré Collège, ce qui n'empêchait pas son neveu, Narcisse, de déclarer qu'il ne connaissait pas d'homme plus obtus sur les questions étrangères à ses occupations habituelles. S'il ne siégeait pas à la congrégation de l'Index, il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-être agir sur ses collègues par sa grande influence.

Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande, où il savait devoir trouver le cardinal. Ce palais, dont on aperçoit la lourde façade de la place d'Espagne, est une énorme construction nue et massive qui occupe tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais italien desservait, s'y perdit, monta des étages qu'il lui fallut redescendre, un véritable labyrinthe d'escaliers, de couloirs et de salles. Enfin, il eut la chance de tomber sur le secrétaire du cardinal, un jeune prêtre aimable, qu'il avait déjà vu au palais Boccanera.