—Voyons, le cardinal Bergerot m'a écrit une lettre approbative, que j'ai mise comme préface en tête de mon livre. Est-ce que cela n'était pas une garantie qui aurait dû suffire à l'épiscopat français?

Finement, monsignor Fornaro hocha la tête, avant de se décider à dire:

—Ah! oui, certainement, la lettre de Son Éminence, une très belle lettre... Je crois cependant qu'elle aurait beaucoup mieux fait de ne pas l'écrire, pour elle, et surtout pour vous.

Et, comme le prêtre, dont la surprise augmentait, ouvrait la bouche, voulant le presser de s'expliquer:

—Non, non, je ne sais rien, je ne dis rien... Son Éminence le cardinal Bergerot est un saint que tout le monde révère, et s'il pouvait pécher, il faudrait sûrement n'en accuser que son cœur.

Il y eut un silence. Pierre avait senti s'ouvrir un abîme. Il n'osa insister, il reprit avec quelque violence:

—Enfin, pourquoi mon livre, pourquoi pas les livres des autres? Je n'entends pas à mon tour me faire dénonciateur, mais que de livres je connais, sur lesquels Rome ferme les yeux, et qui sont singulièrement plus dangereux que le mien!

Cette fois, monsignor Fornaro sembla très heureux d'abonder dans son sens.

—Vous avez raison, nous savons bien que nous ne pouvons atteindre tous les mauvais livres, nous en sommes désolés. Il faut songer au nombre incalculable d'ouvrages que nous serions forcés de lire. Alors, n'est-ce pas? nous condamnons les pires en bloc.

Il entra dans des explications complaisantes. En principe, les imprimeurs ne devaient pas mettre un livre sous presse, sans en avoir au préalable soumis le manuscrit à l'approbation de l'évêque. Mais, aujourd'hui, dans l'effroyable production de l'imprimerie, on comprend quel serait l'embarras terrible des évêchés, si, brusquement, les imprimeurs se conformaient à la règle. On n'y avait ni le temps, ni l'argent, ni les hommes nécessaires, pour cette colossale besogne. Aussi la congrégation de l'Index condamnait-elle en masse, sans avoir à les examiner, les livres parus ou à paraître de certaines catégories: d'abord tous les livres dangereux pour les mœurs, tous les livres érotiques, tous les romans; ensuite, les Bibles en langue vulgaire, car les saints livres ne doivent pas être permis sans discrétion; enfin les livres de sorcellerie, des livres de science, d'histoire ou de philosophie contraires au dogme, les livres d'hérésiarques ou de simples ecclésiastiques discutant la religion. C'étaient là des lois sages, rendues par différents papes, dont l'exposé servait de préface au catalogue des livres défendus que la congrégation publiait, et sans lesquelles ce catalogue, pour être complet, aurait empli à lui seul une bibliothèque. En somme, lorsqu'on le feuilletait, on s'apercevait que l'interdiction frappait surtout des livres de prêtres, Rome ne gardant guère, devant la difficulté et l'énormité de la tâche, que le souci de veiller avec soin à la bonne police de l'Église. Et tel était le cas de Pierre et de son œuvre.