Il riait plus haut du geste de révolte, d'indomptable fierté, qui venait d'échapper à son jeune ami, comme il le nommait. Puis, à la porte, dans une nouvelle expansion, baissant la voix:
—Voyons, mon cher, je veux faire quelque chose pour vous, je vais vous donner un bon conseil... Moi, au fond, je ne suis rien. Je livre mon rapport, on l'imprime, on le lit, quitte à n'en tenir aucun compte... Tandis que le secrétaire de la congrégation, le père Dangelis, peut tout, même l'impossible... Allez donc le voir, au couvent des Dominicains, derrière la place d'Espagne... Ne me nommez pas. Et au revoir, mon cher, au revoir!
Pierre, étourdi, se retrouva sur la place Navone, ne sachant plus ce qu'il devait croire et espérer. Une pensée lâche l'envahissait: pourquoi continuer cette lutte où les adversaires restaient ignorés, insaisissables? Pourquoi davantage s'entêter dans cette Rome si passionnante et si décevante? Il fuirait, il retournerait le soir même à Paris, y disparaîtrait, y oublierait les désillusions amères dans la pratique de la plus humble charité. Il était dans une de ces heures d'abandon où la tâche longtemps rêvée apparaît brusquement impossible. Mais, au milieu de son désarroi, il allait pourtant, il marchait quand même à son but. Quand il se vit sur le Corso, puis rue des Condotti, et enfin place d'Espagne, il résolut de voir encore le père Dangelis. Le couvent des Dominicains est là, en bas de la Trinité des Monts.
Ah! ces Dominicains, il n'avait jamais songé à eux, sans un respect mêlé d'un peu d'effroi. Pendant des siècles, quels vigoureux soutiens ils s'étaient montrés de l'idée autoritaire et théocratique! L'Église leur avait dû sa plus solide autorité, ils étaient les soldats glorieux de sa victoire. Tandis que saint François conquérait pour Rome les âmes des humbles, saint Dominique lui soumettait les âmes des intelligents et des puissants, toutes les âmes supérieures. Et cela passionnément, dans une flamme de foi et de volonté admirables, par tous les moyens d'action possibles, par la prédication, par le livre, par la pression policière et judiciaire. S'il ne créa pas l'Inquisition, il l'utilisa, son cœur de douceur et de fraternité combattit le schisme dans le sang et le feu. Vivant, lui et ses moines, de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, les grandes vertus de ces temps orgueilleux et déréglés, il allait par les villes, prêchait les impies, s'efforçait de les ramener à l'Église, les déférait aux tribunaux religieux, quand sa parole ne suffisait pas. Il s'attaquait aussi à la science, il la voulut sienne, il fit le rêve de défendre Dieu par les armes de la raison et des connaissances humaines, aïeul de l'angélique saint Thomas, lumière du moyen âge, qui a tout mis dans la Somme, la psychologie, la logique, la politique, la morale. Et ce fut ainsi que les Dominicains emplirent le monde, soutenant la doctrine de Rome dans les chaires célèbres de tous les peuples, en lutte presque partout contre l'esprit libre des Universités, vigilants gardiens du dogme, artisans infatigables de la fortune des papes, les plus puissants parmi les ouvriers d'art, de sciences et de lettres, qui ont construit l'énorme édifice du catholicisme, tel qu'il existe encore aujourd'hui.
Mais, aujourd'hui, Pierre, qui le sentait crouler, cet édifice qu'on avait cru bâti à chaux et à sable, pour l'éternité, se demandait de quelle utilité ils pouvaient bien être encore, ces ouvriers d'un autre âge, avec leur police et leurs tribunaux morts sous l'exécration, leur parole qu'on n'écoute plus, leurs livres qu'on ne lit guère, leur rôle de savants et de civilisateurs fini, devant la science actuelle, dont les vérités font de plus en plus craquer le dogme de toutes parts. Certes, ils constituent toujours un ordre influent et prospère; seulement, qu'on est loin de l'époque où leur général régnait à Rome, maître du sacré palais, ayant par l'Europe entière des couvents, des écoles, des sujets! Dans la curie romaine, de ce vaste héritage, il ne leur reste désormais que quelques situations acquises et, entre autres, la charge de secrétaire de la congrégation de l'Index, une ancienne dépendance du Saint-Office, où ils gouvernaient souverainement.
Tout de suite, on introduisit Pierre auprès du père Dangelis. La salle était vaste, nue et blanche, inondée de clair soleil. Il n'y avait là qu'une table et des escabeaux, avec un grand crucifix de cuivre, pendu au mur. Près de la table, le père se tenait debout, un homme d'environ cinquante ans, très maigre, drapé sévèrement de l'ample costume blanc et noir. Dans sa longue face d'ascète, à la bouche mince, au nez mince, au menton mince et têtu, les yeux gris avaient une fixité gênante. Et, d'ailleurs, il se montra très net, très simple, d'une politesse glaciale.
—Monsieur l'abbé Froment, l'auteur de la Rome nouvelle, n'est-ce pas?
Et il s'assit sur un escabeau, en indiqua un autre de la main.
—Veuillez, monsieur l'abbé, me faire connaître l'objet de votre visite.
Pierre, alors, dut recommencer ses explications, sa défense; et cela ne tarda pas à lui devenir d'autant plus pénible, que ses paroles tombaient dans un silence, dans un froid de mort. Le père ne bougeait pas, les mains croisées sur les genoux, les yeux aigus et pénétrants, fixés dans les yeux du prêtre.