Le silence était profond, et Pierre, que ces réflexions bouleversaient, eut un geste désespéré, en regardant don Vigilio muet devant lui. Un moment, tous deux se turent, dans l'immobilité de mort qui montait du vieux palais endormi, au milieu de cette chambre close que la lampe éclairait d'une calme lueur. Et ce fut don Vigilio qui se pencha, le regard étincelant, qui souffla dans un petit frisson de sa fièvre:
—Vous savez, au fond de tout, ce sont eux, toujours eux.
Pierre, qui ne comprit pas, s'étonna, un peu inquiet de cette parole égarée, tombée là sans transition apparente.
—Qui, eux?
—Les Jésuites!
Et le petit prêtre, maigri, jauni, avait mis dans ce cri la rage concentrée de sa passion, qui éclatait. Ah! tant pis, s'il faisait une nouvelle sottise! le mot était lâché enfin! Il eut pourtant un dernier coup d'œil de défiance éperdue, autour des murs. Puis, il se soulagea longuement, dans une débâcle de paroles, d'autant plus irrésistible, qu'il l'avait plus longtemps refoulée au fond de lui.
—Ah! les Jésuites, les Jésuites!... Vous croyez les connaître, et vous ne vous doutez seulement pas de leurs œuvres abominables ni de leur incalculable puissance. Il n'y a qu'eux, eux partout, eux toujours. Dites-vous cela, dès que vous cessez de comprendre, si vous voulez comprendre. Quand il vous arrivera une peine, un désastre, quand vous souffrirez, quand vous pleurerez, pensez aussitôt: «Ce sont eux, ils sont là». Je ne suis pas sûr qu'il n'y en a pas un sous ce lit, dans cette armoire... Ah! les Jésuites, les Jésuites! Ils m'ont dévoré, moi, et ils me dévorent, ils ne laisseront certainement rien de ma chair ni de mes os.
De sa voix entrecoupée, il conta son histoire, il dit sa jeunesse pleine d'espérance. Il était de petite noblesse provinciale, et riche de jolies rentes, et d'une intelligence très vive, très souple, souriante à l'avenir. Aujourd'hui, il serait sûrement prélat, en marche pour les hautes charges. Mais il avait eu le tort imbécile de mal parler des Jésuites, de les contrecarrer en deux ou trois circonstances. Et, dès lors, à l'entendre, ils avaient fait pleuvoir sur lui tous les malheurs imaginables: sa mère et son père étaient morts, son banquier avait pris la fuite, les bons postes lui échappaient dès qu'il s'apprêtait à les occuper, les pires mésaventures le poursuivaient dans le saint ministère, à ce point, qu'il avait failli se faire interdire. Il ne goûtait un peu de repos que depuis le jour où le cardinal Boccanera, prenant en pitié sa malechance, l'avait recueilli et attaché à sa personne.
—Ici, c'est le refuge, c'est l'asile. Ils exècrent Son Éminence, qui n'a jamais été avec eux; mais ils n'ont point encore osé s'attaquer à elle, ni à ses gens... Oh! je ne m'illusionne pas, ils me rattraperont quand même. Peut-être sauront-ils notre conversation de ce soir et me la feront-ils payer très cher; car j'ai tort de parler, je parle malgré moi... Ils m'ont volé tout le bonheur, ils m'ont donné tout le malheur possible, tout, tout, entendez-vous bien!
Un malaise grandissant envahissait Pierre, qui s'écria, en s'efforçant de plaisanter: