—Non, ne me reconduisez pas, laissez la lampe dans cette pièce... Et, pour conclure, le mieux serait encore de vous abandonner aux mains de monsignor Nani, car celui-là, au moins, est supérieur. Je vous l'ai dit, dès votre arrivée, que vous le vouliez ou non, vous finirez par faire ce qu'il voudra. Alors, à quoi bon lutter?... Et jamais un mot de notre conversation de cette nuit, ce serait ma mort!
Il rouvrit les portes sans bruit, regarda avec méfiance, à droite, à gauche, dans les ténèbres du couloir, puis se hasarda, disparut, rentra chez lui si doucement, qu'on n'entendit même point l'effleurement de ses pieds, au milieu du sommeil de tombe de l'antique palais.
Le lendemain, Pierre, repris d'un besoin de lutte, et qui voulait tout essayer, se fit recommander par don Vigilio au confesseur du pape, à ce père Franciscain que le secrétaire connaissait un peu. Mais il tomba sur un bon moine, l'homme le plus timoré, évidemment choisi très modeste et très simple, sans influence aucune, pour qu'il n'abusât point de sa situation toute-puissante près du Saint-Père. Il y avait aussi une humilité affectée, de la part de celui-ci, à n'avoir pour confesseur que le plus humble des réguliers, l'ami des pauvres, le saint mendiant des routes. Ce père jouissait pourtant d'une renommée d'orateur plein de foi, le pape assistait à ses sermons, caché selon la règle derrière un voile; car, si, comme Souverain Pontife infaillible, il ne pouvait recevoir la leçon d'aucun prêtre, on admettait que, comme homme, il tirât quand même profit de la bonne parole. En dehors de son éloquence naturelle, le bon père était vraiment un simple blanchisseur d'âmes, le confesseur qui écoute et qui absout, sans se souvenir des impuretés qu'il lave, aux eaux de la pénitence. Et Pierre, à le voir si réellement pauvre et nul, n'insista pas sur une intervention qu'il sentait inutile.
Ce jour-là, la figure de l'amant ingénu de la Pauvreté, du délicieux François, comme disait Narcisse Habert, le hanta jusqu'au soir. Souvent il s'était étonné de la venue de ce nouveau Jésus, si doux aux hommes, aux bêtes et aux choses, le cœur enflammé d'une si brûlante charité pour les misérables, dans cette Italie d'égoïsme et de jouissance, où la joie de la beauté est seule restée reine. Sans doute les temps sont changés, et quelle sève d'amour il a fallu, aux temps anciens, pendant les grandes souffrances du moyen âge, pour qu'un tel consolateur des humbles, poussé du sol populaire, se mît à prêcher le don de soi-même aux autres, le renoncement aux richesses, l'horreur de la force brutale, l'égalité et l'obéissance qui devaient assurer la paix du monde. Il marchait par les chemins, vêtu ainsi que les plus pauvres, une corde serrant à ses reins la robe grise, des sandales à ses pieds nus, sans bourse ni bâton. Et ils avaient, lui et ses frères, le verbe haut et libre, d'une verdeur de poésie, d'une hardiesse de vérité souveraines, se faisant justiciers partout, attaquant les riches et les puissants, osant dénoncer les mauvais prêtres, les évêques débauchés, simoniaques et parjures. Un long cri de soulagement les accueillait, le peuple les suivait en foule, ils étaient les amis, les libérateurs de tous les petits qui souffraient. Aussi, d'abord, de tels révolutionnaires inquiétèrent-ils Rome, les papes hésitèrent avant d'autoriser l'ordre; et, quand ils cédèrent enfin, ce fut sûrement dans l'idée d'utiliser à leur profit cette force nouvelle, la conquête du peuple infime, de la masse immense et vague, dont la sourde menace a toujours grondé à travers les âges, même aux époques les plus despotiques. Dès lors, la papauté avait eu, dans les fils de Saint-François, une armée de continuelle victoire, l'armée errante qui se répandait partout, par les routes, par les villages, par les villes, qui pénétrait jusqu'au foyer de l'ouvrier et du paysan, gagnant les cœurs simples. S'imaginait-on la puissance démocratique d'un tel ordre, sorti des entrailles du peuple! De là, la prospérité si rapide, le nombre des frères pullulant en quelques années, des couvents se fondant de toutes parts, le tiers ordre envahissant la population laïque au point de l'imprégner et de l'absorber. Et ce qui prouvait qu'il y avait là une production du sol, une végétation vigoureuse de la souche plébéienne, c'était que tout un art national allait en naître, les précurseurs de la Renaissance en peinture, et Dante lui-même, l'âme du génie de l'Italie.
Maintenant, depuis quelques jours, Pierre les voyait, ces grands ordres d'autrefois, et se heurtait contre eux, dans la Rome actuelle. Les Franciscains et les Dominicains, qui avaient si longtemps combattu de compagnie pour l'Église, rivaux animés de la même foi, étaient toujours là, face à face, dans leurs vastes couvents, d'apparence prospère. Mais il semblait que l'humilité des Franciscains les eût à la longue mis à l'écart. Peut-être aussi était-ce que leur rôle d'amis et de libérateurs du peuple a cessé, depuis que le peuple se libère lui-même, dans ses conquêtes politiques et sociales. Et la seule bataille restait sûrement entre les Dominicains et les Jésuites, les prêcheurs et les éducateurs, qui, les uns et les autres, ont gardé la prétention de pétrir le monde à l'image de leur foi. On entendait gronder les influences, c'était une guerre de toutes les heures, dont Rome, le pouvoir suprême au Vatican, demeurait l'éternel enjeu. Les premiers, cependant, avaient beau avoir saint Thomas qui combattait pour eux, ils sentaient crouler leur vieille science dogmatique, ils devaient céder chaque jour un peu de terrain aux seconds, victorieux avec le siècle. Puis, c'étaient encore les Chartreux, vêtus de leur robe de drap blanc, les silencieux très saints et très purs, les contemplateurs qui se sauvent du monde dans leurs cloîtres aux cellules calmes, les désespérés et les consolés dont le nombre peut être moindre, mais qui vivront éternellement, comme la douleur et le besoin de solitude. C'étaient les Bénédictins, les enfants de Saint-Benoît dont la règle admirable a sanctifié le travail, les ouvriers passionnés des lettres et des sciences, qui ont longtemps été, à leur époque, des instruments puissants de civilisation, aidant à l'instruction universelle par leurs immenses travaux d'histoire et de critique; et ceux-ci, Pierre qui les aimait, qui se serait réfugié chez eux deux siècles plus tôt, s'étonnait pourtant de leur voir bâtir, sur l'Aventin, une vaste demeure, pour laquelle Léon XIII a déjà donné des millions, comme si la science d'aujourd'hui et de demain eût encore été un champ où ils pussent moissonner: à quoi bon? lorsque les ouvriers ont changé, lorsque les dogmes sont là pour barrer la route à qui doit passer en les respectant, sans achever de les abattre. Enfin, c'était le pullulement des ordres moindres, dont on compte des centaines: c'étaient les Carmes, les Trappistes, les Minimes, les Barnabites, les Lazaristes, les Eudistes, les Missionnaires, les Récollets, les Frères de la Doctrine chrétienne; c'étaient les Bernardins, les Augustins, les Théatins, les Observantins, les Célestins, les Capucins; sans compter les ordres correspondants de femmes, ni les Clarisses, ni les religieuses sans nombre, telles que les religieuses de la Visitation et celles du Calvaire. Chaque maison avait son installation modeste ou somptueuse, certains quartiers de Rome n'étaient faits que de couvents, et tout ce peuple, derrière les façades muettes, bourdonnait, s'agitait, intriguait, dans la continuelle lutte des intérêts et des passions. L'ancienne évolution sociale qui les avait produits n'agissait plus depuis longtemps, ils s'entêtaient à vivre quand même, de plus en plus inutiles et affaiblis, destinés à cette agonie lente, jusqu'au jour où l'air et le sol leur manqueront à la fois, au sein de la société nouvelle.
Et, dans ses démarches, dans ses courses qui recommençaient, ce n'était pas le plus souvent contre les réguliers que se heurtait Pierre: il avait affaire surtout au clergé séculier, à ce clergé de Rome, qu'il finissait par bien connaître. Une hiérarchie, rigoureuse encore, y maintenait les classes et les rangs. Au sommet, autour du pape, régnait la famille pontificale, les cardinaux et les prélats, très hauts, très nobles, d'une grande morgue, sous leur apparente familiarité. En dessous d'eux, le clergé des paroisses formait comme une bourgeoisie, très digne, d'un esprit sage et modéré, où les curés patriotes n'étaient même pas rares; et l'occupation italienne, depuis un quart de siècle, avait eu ce singulier résultat, en installant tout un monde de fonctionnaires, témoins des mœurs, de purifier la vie intime des prêtres romains, dans laquelle la femme autrefois jouait un rôle si décisif, que Rome était à la lettre un gouvernement de servantes maîtresses, trônant dans des ménages de vieux garçons. Et, enfin, on tombait à cette plèbe du clergé, que Pierre avait étudiée curieusement, tout un ramassis de misérables prêtres, crasseux, à demi nus, rôdant en quête d'une messe, comme des bêtes faméliques, s'échouant dans les tavernes louches, en compagnie des mendiants et des voleurs. Mais il était plus intéressé encore par la foule flottante des prêtres accourus de la chrétienté entière, les aventuriers, les ambitieux, les croyants, les fous, que Rome attirait comme la lampe, dans la nuit, attire les insectes de l'ombre. Il y en avait de toute nationalité, de toute fortune, de tout âge, galopant sous le fouet de leurs appétits, se bousculant du matin au soir autour du Vatican, pour mordre à la proie qu'ils étaient venus saisir. Partout, il les retrouvait, et il se disait avec quelque honte qu'il était un d'eux, qu'il augmentait de son unité ce nombre incroyable de soutanes qu'on rencontrait par les rues. Ah! ce flux et ce reflux, cette continuelle marée, dans Rome, des robes noires, des frocs de toutes les couleurs! Les séminaires des diverses nations auraient suffi à pavoiser les rues, avec leurs queues d'élèves en fréquentes promenades: les Français tout noirs, les Américains du Sud noirs avec l'écharpe bleue, les Américains du Nord noirs avec l'écharpe rouge, les Polonais noirs avec l'écharpe verte, les Grecs bleus, les Allemands rouges, les Romains violets, et les autres, et les autres, brodés, lisérés de cent façons. Puis, il y avait en outre les confréries, les pénitents, les blancs, les noirs, les bleus, les gris, avec des cagoules, avec des pèlerines différentes, grises, bleues, noires ou blanches. Et c'était ainsi que, parfois encore, la Rome papale semblait ressusciter et qu'on la sentait vivace et tenace, luttant pour ne pas disparaître, dans la Rome cosmopolite actuelle, où s'effacent le ton neutre et la coupe uniforme des vêtements.
Mais Pierre avait beau courir de chez un prélat chez un autre, fréquenter des prêtres, traverser des églises, il ne pouvait s'habituer au culte, à cette dévotion romaine, qui l'étonnait quand elle ne le blessait pas. Un dimanche qu'il était entré, par un matin de pluie, à Sainte-Marie-Majeure, il avait cru se trouver dans une salle d'attente, d'une richesse inouïe certes, avec ses colonnes et son plafond de temple antique, le baldaquin somptueux de son autel papal, les marbres éclatants de sa Confession, de sa chapelle Borghèse surtout, et où Dieu cependant ne semblait pas habiter. Dans la nef centrale, pas un banc, pas une chaise; un continuel va-et-vient de fidèles qui la traversaient, comme on traverse une gare, en trempant de leurs souliers mouillés le précieux dallage de mosaïque; des femmes et des enfants, que la fatigue avait fait asseoir autour des socles de colonne, ainsi qu'on en voit, dans l'encombrement des grands départs, attendant leur train. Et, pour cette foule piétinante de menu peuple, entrée en passant, un prêtre disait une messe basse, au fond d'une chapelle latérale, devant laquelle une file unique de gens debout s'était formée, étroite, longue, une queue de théâtre barrant la nef en travers. A l'élévation, tous s'inclinèrent d'un air de ferveur; puis, l'attroupement se dissipa, la messe était dite. C'était partout la même assistance des pays du soleil, pressée, n'aimant pas s'installer sur des sièges, ne faisant à Dieu que de courtes visites familières, en dehors des grandes réceptions de gala, à Saint-Paul comme à Saint-Jean de Latran, dans toutes les vieilles basiliques comme à Saint-Pierre lui-même. Au Gesù seul, il tomba, un autre dimanche matin, sur une grand'messe qui lui rappela les foules dévotes du Nord: là, il y avait des bancs, des femmes assises, une tiédeur mondaine, sous le luxe des voûtes, chargées d'or, de sculptures et de peintures, d'une splendeur fauve admirable, depuis que le temps en a fondu le goût baroque trop vif. Mais que d'églises vides, parmi les plus anciennes et les plus vénérables, Saint-Clément, Sainte-Agnès, Sainte-Croix de Jérusalem, où l'on ne voyait guère, aux heures des offices, que les quelques voisins du quartier! Quatre cents églises, même pour Rome, c'étaient bien des nefs à peupler; et il y en avait qu'on fréquentait uniquement à certains jours fixes de cérémonie, beaucoup n'ouvraient leurs portes qu'une fois par an, le jour de la fête du saint. Certaines vivaient de la chance heureuse de posséder un fétiche, une idole secourable aux misères humaines: l'Aracoeli avait le petit Jésus miraculeux, «il Bambino», qui guérissait les enfants malades; Sant'Agostino avait la «Madona del Parto», la Vierge qui délivrait heureusement les femmes enceintes. D'autres étaient réputées pour l'eau de leurs bénitiers, l'huile de leurs lampes, la puissance d'un saint de bois ou d'une madone de marbre. D'autres semblaient délaissées, abandonnées aux touristes, livrées à la petite industrie des bedeaux, telles que des musées, peuplés de dieux morts. D'autres enfin restaient troublantes, comme Santa-Maria-Rotonda, installée dans le Panthéon, une salle ronde qui tient du cirque, et où la Vierge est demeurée l'évidente locataire de l'Olympe. Il s'était intéressé aux églises des quartiers pauvres, à Saint-Onuphre, à Sainte-Cécile, à Sainte-Marie du Transtévère, sans y rencontrer la foi vive, le flot populaire qu'il espérait. Une après-midi, dans cette dernière complètement vide, il avait entendu des chantres chanter à pleine voix, un lamentable chant au milieu de cette solitude. Un autre jour, étant entré à San Grisogono, il l'avait trouvé tendu, sans doute pour une fête du lendemain: les colonnes dans des fourreaux de damas rouge, les portiques sous des lambrequins et des rideaux alternés, jaunes et bleus, blancs et rouges; et il avait fui, devant cette affreuse décoration, d'un clinquant de foire. Ah! qu'il était loin des cathédrales où, dans son enfance, il avait cru et prié! Partout, il retrouvait la même église, l'ancienne basilique antique, accommodée au goût de la Rome du dernier siècle par le Bernin ou ses élèves. A Saint-Louis des Français, dont le style est meilleur, d'une sobriété élégante, il ne fut ému que par les grands morts, les héros et les saints, qui dormaient sous les dalles, dans la terre étrangère. Et, comme il cherchait du gothique, il finit par aller voir Sainte-Marie de la Minerve, qu'on lui disait être le seul échantillon du style gothique à Rome. Ce fut pour lui la stupéfaction dernière, ces colonnes engagées recouvertes de marbre, ces ogives qui n'osent s'élancer, étouffées dans le plein cintre, ces voûtes qui s'arrondissent, condamnées à la lourde majesté du dôme. Non, non! la foi dont les cendres tièdes demeuraient là, n'était plus celle dont le brasier avait envahi et brûlé au loin la chrétienté entière. Monsignor Fornaro, que le hasard lui fit rencontrer justement, au sortir de Sainte-Marie de la Minerve, s'éleva contre le gothique, en le traitant d'hérésie pure. La première église chrétienne, c'était la basilique, née du temple; et l'on blasphémait, lorsqu'on voyait la véritable église chrétienne dans la cathédrale gothique, car le gothique n'était que le détestable esprit anglo-saxon, le génie révolté de Luther. Il voulut répondre passionnément au prélat; puis, il se tut, de crainte d'en trop dire. N'était-ce pas, en effet, la preuve décisive que le catholicisme était la végétation même du sol de Rome, le paganisme transformé par le christianisme? Ailleurs, celui-ci a poussé dans un esprit différent, à ce point qu'il est entré en rébellion, qu'il s'est tourné contre la Cité mère, au jour du schisme. L'écart est allé en s'élargissant toujours, les dissemblances s'accusent aujourd'hui de plus en plus, dans l'évolution des sociétés nouvelles, malgré les efforts désespérés d'unité, de sorte que le schisme, une fois encore, apparaît inévitable et prochain. Et il gardait aux basiliques une autre rancune d'enfant jadis pieux et sentimental, l'absence des cloches, des belles et grandes cloches, aimées des humbles. Il faut des clochers, pour les cloches, et il n'y a pas de clochers à Rome, il n'y a que des dômes. Décidément, Rome n'était pas la ville de Jésus, sonnante et carillonnante, d'où la prière montait en ondes sonores parmi le vol tourbillonnant des corneilles et des hirondelles.
Cependant, Pierre continuait ses démarches, envahi par une sourde irritation qui le faisait s'obstiner, retournant voir les gens, tenant la parole qu'il s'était donnée de rendre visite à chacun des cardinaux de la congrégation de l'Index, malgré les blessures. Et il se trouva peu à peu lancé à travers les autres congrégations, ces ministères de l'ancien gouvernement pontifical, aujourd'hui moins nombreuses, mais d'une complication de rouages extraordinaire encore, ayant chacune un cardinal pour préfet, des membres cardinaux tenant séance, des prélats consulteurs, tout un monde d'employés. Il dut aller plusieurs fois à la Chancellerie où siège la congrégation de l'Index, il se perdit dans cette immensité d'escaliers, de couloirs et de salles, gagné dès le portique de la cour par le frisson glacé des vieux murs, ne pouvant arriver à aimer ce palais, l'œuvre maîtresse de Bramante, le type pur de la renaissance romaine, d'une beauté si nue et si froide. Il connaissait déjà la congrégation de la Propagande, où le cardinal Sarno l'avait reçu; et ce fut le hasard de ses visites, renvoyé de l'un à l'autre, dans cette chasse aux influences, qui lui fit connaître de même les autres congrégations, celle des Évêques et Réguliers, celle des Rites, celle du Concile. Même il entrevit la Consistoriale, la Daterie, la Sacrée Pénitencerie. C'était le mécanisme énorme de l'administration de l'Église, le monde entier à gouverner, élargir les conquêtes, gérer les affaires des pays conquis, juger les questions de foi, de mœurs et de personnes, examiner et punir les délits, accorder les dispenses, vendre les faveurs. On n'imaginait pas le nombre effroyable d'affaires qui, chaque matin, tombait au Vatican, les questions les plus graves, les plus délicates, les plus complexes, dont la solution donnait lieu à des recherches, à des études sans nombre. Il fallait bien répondre à ce peuple de visiteurs, qui encombraient Rome, venus de tous les points de la chrétienté, à ces lettres, à ces suppliques, à ces dossiers, dont le flot se distribuait, s'entassait dans les bureaux. Et le miracle était le grand silence discret dans lequel se faisait la colossale besogne, pas un bruit sur la rue, des tribunaux, des parlements, des fabriques de saints et de nobles d'où ne sortait pas même la petite trépidation du travail, une mécanique si bien huilée, que, malgré la rouille des siècles, l'usure profonde et irrémédiable, elle fonctionnait sans qu'on la devinât, derrière les murs. Toute la politique de l'Église n'était-elle pas là? se taire, écrire le moins possible, attendre. Mais quelle mécanique prodigieuse, surannée et si puissante encore! et comme il se sentait pris, au milieu de ces congrégations, dans le réseau de fer du plus absolu pouvoir qu'on eût jamais organisé pour dominer les hommes! Il avait beau y constater des lézardes, des trous, une vétusté annonçant la ruine, il ne lui appartenait pas moins, depuis qu'il s'y était risqué, il était saisi, broyé, emporté au travers de cet inextricable filet, de ce labyrinthe sans fin des influences et des intrigues, où s'agitaient les vanités et les vénalités, les corruptions et les ambitions, tant de misère et tant de grandeur. Et qu'il était loin de la Rome qu'il avait rêvée, et quelle colère le soulevait parfois dans sa lassitude, dans sa volonté de se défendre!
Brusquement, des choses s'expliquaient, que Pierre n'avait jamais comprises. Un jour qu'il était retourné à la Propagande, le cardinal Sarno lui parla de la Franc-Maçonnerie avec une telle rage froide, que, tout d'un coup, il vit clair. Jusque-là, la Franc-Maçonnerie l'avait fait sourire, il n'y croyait guère plus qu'aux Jésuites, trouvant enfantines les ridicules histoires qui circulaient, renvoyant à la légende ces hommes de mystère et d'ombre, dont le secret pouvoir, incalculable, aurait gouverné le monde. Il s'étonnait surtout de la haine aveugle qui affolait certaines gens, dès que le mot de francs-maçons leur venait aux lèvres: un prélat, et des plus distingués, des plus intelligents, lui avait affirmé d'un air de conviction profonde que toute loge maçonnique était présidée, au moins une fois l'an, par le Diable en personne, visible. C'était à confondre le simple bon sens. Et il venait de comprendre la rivalité, la furieuse lutte de l'Église catholique et romaine contre l'autre Église, l'Église d'en face. La première avait beau se croire triomphante, elle n'en sentait pas moins dans l'autre une concurrence, une très vieille ennemie, qui se prétendait même plus ancienne qu'elle, et dont la victoire restait toujours possible. Surtout, le heurt résultait de ce que les deux sectes avaient la même ambition de souveraineté universelle, la même organisation internationale, le même coup de filet jeté sur les peuples, des mystères, des dogmes, des rites. Dieu contre Dieu, foi contre foi, conquête contre conquête; et, dès lors, de même que deux maisons rivales, établies aux deux côtés d'une rue, elles se gênaient, l'une devait finir par tuer l'autre. Mais, si le catholicisme lui semblait caduc, menacé de ruine, il restait également sceptique sur la puissance de la Franc-Maçonnerie. Il avait questionné, fait une enquête, pour se rendre compte de la réalité de cette puissance, dans cette ville de Rome où les deux pouvoirs suprêmes se trouvaient en présence, où le grand maître trônait en face du pape. On lui avait bien raconté que les derniers princes romains se croyaient forcés de se faire recevoir francs-maçons, pour ne pas se rendre la vie trop rude, aggraver leur situation difficile, barrer l'avenir de leurs fils. Seulement, ne cédaient-ils pas uniquement à la force irrésistible de l'évolution sociale actuelle? La Franc-Maçonnerie n'allait-elle pas être noyée, elle aussi, dans son propre triomphe, celui des idées de justice, de raison et vérité, qu'elle avait si longtemps défendues, au travers des ténèbres et des violences de l'histoire? C'est un fait constant, la victoire de l'idée tue la secte qui la propage, rend inutile et un peu baroque l'appareil dont les sectaires ont dû s'entourer pour frapper les imaginations. Le carbonarisme n'a pu survivre à la conquête des libertés politiques qu'il réclamait, et le jour où l'Église catholique croulera, ayant fait son œuvre civilisatrice, l'autre Église, l'Église franc-maçonne d'en face, disparaîtra de même, sa tâche de libération étant faite. Aujourd'hui, la fameuse toute-puissance des loges serait un pauvre instrument de conquête, entravé lui-même par des traditions, gâté par un cérémonial dont on plaisante, réduit à n'être qu'un lien d'entente et de secours mutuel, si le grand souffle de la science n'emportait les peuples, aidant à la destruction des religions vieillies.
Alors, Pierre, brisé par tant de courses et de démarches, fut repris d'anxiété, dans son obstination à ne pas quitter Rome, sans s'être battu jusqu'au bout, en soldat d'une espérance qui ne veut pas croire à la défaite. Il avait vu tous les cardinaux dont l'influence pouvait lui être de quelque utilité. Il avait vu le cardinal vicaire, chargé du diocèse de Rome, un lettré qui avait causé d'Horace avec lui, un politique un peu brouillon qui s'était mis à le questionner sur la France, sur la République, sur le budget de la guerre et de la marine, sans s'occuper le moins du monde du livre poursuivi. Il avait vu le Grand Pénitencier, le cardinal aperçu déjà au palais Boccanera, un vieillard maigre, au visage décharné d'ascète, dont il n'avait pu tirer qu'un long blâme, des paroles sévères contre les jeunes prêtres, gâtés par le siècle, auteurs d'ouvrages exécrables. Enfin, il avait vu, au Vatican, le cardinal secrétaire, en quelque sorte le ministre des Affaires étrangères de Sa Sainteté, la grande puissance du Saint-Siège, dont on l'avait écarté jusque-là, en le terrifiant sur les conséquences d'une visite malheureuse. Il s'était excusé de venir si tard, et il avait trouvé l'homme le plus aimable, corrigeant par une diplomatique bienveillance l'aspect un peu rude de sa personne, le questionnant d'un air d'intérêt après l'avoir fait asseoir, l'écoutant, le réconfortant même. Mais, de retour sur la place Saint-Pierre, il avait bien compris que son affaire n'avait point avancé d'un pas, et que, s'il arrivait un jour à forcer la porte du pape, ce ne serait jamais en passant par la Secrétairerie d'État. Et, ce soir-là, il était rentré rue Giulia effaré, surmené, la tête brisée après tant de visites à tant de gens, si éperdu de s'être senti peu à peu prendre tout entier par cette machine aux cent rouages, qu'il s'était demandé avec terreur ce qu'il ferait le lendemain, n'ayant plus rien à faire, qu'à devenir fou.