—Mais parce que les nouvelles de la santé du Saint-Père ne sont pas bonnes, ce matin. Quand j'ai quitté Rome, le bruit courait qu'il avait passé une nuit affreuse.
Il s'était arrêté à un coude de la route, devant une antique chapelle, une petite église, d'une grâce solitaire et triste, à la lisière d'un bois d'oliviers. Et, tout à côté, se trouvait une masure tombant en ruine, l'ancienne cure sans doute, d'où sortait un prêtre, grand, noueux, la face épaisse et terreuse, qui, d'un double tour de clef, ferma rudement la porte, avant de s'éloigner.
—Tenez! reprit railleusement le comte, en voici un dont le cœur doit battre aussi bien fort, et qui monte sûrement chez votre cardinal, aux nouvelles.
Pierre, surpris, avait regardé le prêtre.
—Je le connais, dit-il. C'est lui, si je ne me trompe, que j'ai vu, le lendemain de mon arrivée, chez le cardinal Boccanera, auquel il apportait un panier de figues, en venant lui demander un bon certificat pour son jeune frère, qu'une violence, un coup de couteau, je crois, avait fait mettre en prison, certificat d'ailleurs que le cardinal lui a refusé absolument.
—C'est lui-même, n'en doutez pas, car il a été autrefois un familier de la villa Boccanera, où son jeune frère était jardinier. Aujourd'hui, il est le client, la créature du cardinal Sanguinetti... Ah! une figure curieuse, que ce Santobono, comme vous n'en avez pas en France, je suppose! Il vit tout seul, dans ce logis qui croule, il dessert cette très vieille chapelle de Sainte-Marie des Champs, où l'on ne vient pas entendre la messe trois fois par année. Oui, une véritable sinécure, qui lui permet de vivre, avec son millier de francs de traitement, en paysan philosophe, cultivant le jardin assez vaste, que vous voyez là, entouré de grands murs.
En effet, le clos s'étendait sur la pente, derrière la cure, fermé soigneusement de toutes parts, comme un refuge farouche où les regards eux-mêmes ne pénétraient pas. Et l'on n'apercevait, par-dessus la muraille de gauche, qu'un superbe figuier, un figuier géant, dont les feuilles hautes se découpaient en noir sur le ciel clair.
Prada s'était remis à marcher, et il continuait à parler de Santobono, qui l'intéressait évidemment. Un prêtre patriote, un garibaldien. Né à Nemi, dans ce coin resté sauvage des monts Albains, il était du peuple, encore près de la terre; mais il avait étudié, il savait assez d'histoire pour connaître la grandeur passée de Rome et pour rêver le rétablissement de l'empire romain, au profit de la jeune Italie. Et il s'était mis à croire passionnément qu'un grand pape seul pouvait réaliser ce rêve, en s'emparant du pouvoir, puis en conquérant toutes les autres nations. Quoi de plus simple, puisque le pape commandait à des millions de catholiques? Est-ce que la moitié de l'Europe n'était pas à lui? La France, l'Espagne, l'Autriche céderaient, dès qu'elles le verraient puissant, dictant des lois au monde. Quant à l'Allemagne et à l'Angleterre, à toutes les nations protestantes, elles seraient inévitablement conquises, la papauté étant l'unique digue qu'on pût opposer à l'erreur, qui devait un jour se briser contre elle. Politiquement, il s'était malgré ça déclaré en faveur de l'Allemagne, dans la pensée que la France avait besoin d'être écrasée, pour se jeter entre les bras du Saint-Père. Et les contradictions, les imaginations folles se heurtaient ainsi dans cette tête fumeuse, où les idées brûlaient, tournaient vite à la violence, sous la rudesse primitive de la race: un barbare de l'Évangile, un ami des humbles et des souffrants, qui était de la famille des sectaires exaltés, capables des grandes vertus et des grands crimes.
—Oui, conclut Prada, il s'est donné au cardinal Sanguinetti, parce qu'il a vu en lui le grand pape possible, le pape de demain, qui doit faire de Rome l'unique capitale des peuples. Et cela ne va pas, non plus, sans quelque ambition plus basse, celle, par exemple, de conquérir un titre de chanoine, ou celle encore de se faire aider dans les petits désagréments de l'existence, comme le jour où il a eu besoin de tirer son frère d'embarras. On met sa chance sur un cardinal, ainsi qu'on nourrit un terne à la loterie: si le cardinal sort pape, on gagne une fortune... C'est pourquoi vous le voyez là-bas marcher à si longues enjambées, dans la hâte de savoir si Léon XIII va mourir et si son terne sortira avec Sanguinetti coiffant la tiare.
Intéressé et pris d'inquiétude, Pierre demanda: