—Eh bien! Benedetta, as-tu dit à Giacomo de monter voir? Don Vigilio vient de descendre, et il est seul. C'est inconvenant.
—Mais non, ma tante, monsieur l'abbé est ici.
Et elle se hâta de les présenter l'un à l'autre.
—Monsieur l'abbé Pierre Froment... La princesse Boccanera.
Il y eut des saluts cérémonieux. Elle devait toucher à la soixantaine, et elle se serrait tellement, qu'on l'eût prise, par derrière, pour une jeune femme. C'était d'ailleurs sa coquetterie dernière, les cheveux tout blancs, épais et rudes encore, n'ayant gardé de noirs que les sourcils, dans sa face longue aux larges plis, plantée du grand nez volontaire de la famille. Elle n'avait jamais été belle, et elle était restée fille, blessée mortellement du choix du comte Brandini qui avait voulu Ernesta, sa cadette, résolue dès lors à mettre ses joies dans l'unique satisfaction de l'orgueil héréditaire du nom qu'elle portait. Les Boccanera avaient déjà compté deux papes, et elle espérait bien ne pas mourir avant que son frère le cardinal fût le troisième. Elle s'était faite sa femme de charge secrète, elle ne l'avait pas quitté, veillant sur lui, le conseillant, menant la maison souverainement, accomplissant des miracles pour cacher la ruine lente qui en faisait crouler les plafonds sur leurs têtes. Si, depuis trente ans, elle recevait chaque lundi quelques intimes, tous du Vatican, c'était par haute politique, pour rester le salon du monde noir, une force et une menace.
Aussi Pierre devina-t-il à son accueil combien peu il pesait devant elle, petit prêtre étranger qui n'était pas même prélat. Et cela l'étonnait encore, posait de nouveau la question obscure: pourquoi l'avait-on invité, que venait-il faire dans ce monde fermé aux humbles? Il la savait d'une austérité de dévotion extrême, il crut finir par comprendre qu'elle le recevait seulement par égard pour le vicomte; car, à son tour, elle ne trouva que cette phrase:
—Nous sommes si heureuses d'avoir de bonnes nouvelles de monsieur de la Choue! Il y a deux ans, il nous a amené un si beau pèlerinage!
Elle passa la première, elle introduisit enfin le jeune prêtre dans le salon voisin. C'était une vaste pièce carrée, tendue de vieille brocatelle jaune, à grandes fleurs Louis XIV. Le plafond, très élevé, avait un revêtement merveilleux de bois sculpté et peint, des caissons à rosaces d'or. Mais le mobilier était disparate. De hautes glaces, deux superbes consoles dorées, quelques beaux fauteuils du dix-septième siècle; puis, le reste lamentable, un lourd guéridon empire tombé on ne savait d'où, des choses hétéroclites venues de quelque bazar, des photographies affreuses, traînant sur les marbres précieux des consoles. Il n'y avait là aucun objet d'art intéressant. Aux murs, d'anciens tableaux médiocres; excepté un primitif inconnu et délicieux, une Visitation du quatorzième siècle, la Vierge toute petite, d'une délicatesse pure d'enfant de dix ans, tandis que l'Ange, immense, superbe, l'inondait du flot d'amour éclatant et surhumain; et, en face, un antique portrait de famille, celui d'une jeune fille très belle, coiffée d'un turban, que l'on croyait être le portrait de Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicière, qui s'était jetée au Tibre avec son frère, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio Corradini. Quatre lampes éclairaient, d'une grande lueur calme, la pièce fanée, comme jaunie d'un mélancolique coucher de soleil, grave, vide et nue, sans un bouquet de fleurs.
Tout de suite, donna Serafina présenta Pierre d'un mot; et, dans le silence, dans l'arrêt brusque des conversations, il sentit les regards qui se fixaient sur lui, comme sur une curiosité promise et attendue. Il y avait là une dizaine de personnes au plus, parmi lesquelles Dario, debout, causant avec la petite princesse Celia Buongiovanni, amenée par une vieille parente, qui entretenait à demi-voix un prélat, monsignor Nani, tous deux assis dans un coin d'ombre. Mais Pierre venait surtout d'être frappé par le nom de l'avocat consistorial Morano, dont le vicomte, en l'envoyant à Rome, avait cru devoir lui expliquer la situation particulière dans la maison, afin de lui éviter des fautes. Depuis trente ans, Morano était l'ami de donna Serafina. Cette liaison, autrefois coupable, car l'avocat avait femme et enfants, était devenue, après son veuvage, et surtout avec le temps, une liaison excusée, acceptée par tous, une sorte de ces vieux ménages naturels que la tolérance mondaine consacre. Tous les deux, très dévots, s'étaient certainement assuré les indulgences nécessaires. Et Morano se trouvait là, à la place qu'il occupait depuis plus d'un quart de siècle, au coin de la cheminée, bien que le feu de l'hiver n'y fût pas allumé encore. Et, lorsque donna Serafina eut rempli son devoir de maîtresse de maison, elle reprit elle-même sa place, à l'autre coin de la cheminée, en face de lui.
Alors, tandis que Pierre s'asseyait, près de don Vigilio, silencieux et discret sur une chaise, Dario continua plus haut l'histoire qu'il contait à Celia. Il était joli homme, de taille moyenne, svelte et élégant, portant toute sa barbe brune et très soignée, avec la face longue, le nez fort des Boccanera, mais les traits adoucis, comme amollis par le séculaire appauvrissement du sang.