Il était temps de repartir, le soleil s'abaissait à l'horizon, la nuit était proche. Aussi le comte finit-il par s'impatienter.

—Eh bien! et ces œufs!

Et, ne voyant pas revenir la femme, il se mit à sa recherche. Il entra dans l'écurie, visita ensuite la remise. La femme ne s'y trouvait point. Alors, il passa derrière la maison, pour jeter un coup d'œil sous les hangars. Mais, là, tout d'un coup, une chose inattendue l'arrêta net. Par terre, la petite poule noire gisait, foudroyée, morte. Elle n'avait au bec qu'un mince flot de sang, violâtre, et qui coulait encore.

D'abord, il ne fut qu'étonné. Il se baissa, la toucha. Elle était tiède, souple et molle, telle qu'un chiffon. Sans doute un coup de sang. Puis, aussitôt, il devint affreusement pâle, la vérité l'envahissait, le glaçait. Comme dans un éclair, il évoquait Léon XIII malade, Santobono courant aux nouvelles chez le cardinal Sanguinetti, partant ensuite pour Rome faire cadeau du panier de figues au cardinal Boccanera. Et il se rappelait la conversation depuis Frascati, la mort éventuelle du pape, les candidats possibles à la tiare, les histoires légendaires de poison qui terrorisaient encore les alentours du Vatican; et il revoyait le curé avec son petit panier sur les genoux, plein de soins paternels; et il revoyait la petite poule noire piquant dans le panier, se sauvant avec une figue au bec. La petite poule était là, morte, foudroyée.

Sa conviction fut immédiate, absolue. Mais il n'eut pas même le temps de se demander ce qu'il allait faire. Une voix, derrière lui, se récriait.

—Tiens! c'est la petite poule, qu'a-t-elle donc?

C'était Pierre qui, laissant remonter Santobono en voiture, avait fait, lui aussi, le tour de la maison, pour regarder de plus près le fragment d'aqueduc, à demi écroulé parmi les pins parasols.

Prada, frémissant comme s'il était le coupable, répondit par un mensonge, sans l'avoir prémédité, cédant à une sorte d'instinct.

—Mais elle est morte... Imaginez-vous qu'il y a eu bataille. Au moment où j'arrivais, cette autre poule que vous apercevez là-bas, s'est jetée sur celle-ci pour avoir la figue qu'elle tenait encore, et lui a, d'un coup de bec, défoncé le crâne... Vous voyez bien, le sang coule.

Pourquoi disait-il ces choses? Il s'étonnait lui-même en les inventant. Voulait-il donc rester maître de la situation, n'être avec personne dans l'abominable confidence, pour agir ensuite à son gré? C'était à la fois une gêne honteuse devant un étranger, un goût personnel de la violence qui mêlait de l'admiration à sa révolte d'honnête homme, un sourd besoin d'examiner la chose au point de vue de son intérêt personnel, avant de prendre un parti. Honnête homme, il l'était, il n'allait sûrement pas laisser empoisonner les gens.