Et Prada, dans le silence songeur de ses deux compagnons, au milieu de l'infinie tristesse du soir, envahi lui-même d'une détresse indicible, continuait à se questionner, à se demander ce qu'il allait faire. Ses yeux n'avaient pas quitté Santobono, dont la figure se noyait de nuit, mais si tranquille, abandonnant son grand corps au balancement de la voiture. Il se répétait qu'il ne pouvait laisser empoisonner ainsi les gens. Les figues étaient sûrement destinées au cardinal Boccanera, et peu lui importait en somme un cardinal de plus ou de moins, un pape possible dont l'action historique future était difficile à prévoir. Dans son âpre conception de conquérant, tout à la lutte pour la vie, le mieux lui avait toujours semblé de laisser faire le destin, sans compter qu'il ne voyait aucun mal à ce que le prêtre mangeât le prêtre, ce qui égayait son athéisme. Il songea aussi qu'il pouvait être dangereux d'intervenir dans cette abominable affaire, au fond des basses intrigues, louches et insondables, du monde noir. Mais le cardinal n'était pas seul au palais Boccanera: les figues ne pouvaient-elles se tromper d'adresse, aller à d'autres personnes, qu'on ne voulait pas atteindre? Cette idée de révoltant hasard, maintenant, le hantait. Et, sans qu'il voulût y arrêter sa pensée, les visages de Benedetta et de Dario s'étaient dressés devant lui, revenaient malgré son effort pour ne pas les voir, s'imposaient. Si Benedetta, si Dario mangeaient de ces fruits? Benedetta, il l'écarta tout de suite, car il savait qu'elle faisait table à part avec sa tante, qu'il n'y avait rien de commun entre les deux cuisines. Mais Dario déjeunait chaque jour avec son oncle. Un instant, il vit Dario pris d'un spasme, tomber entre les bras du cardinal, comme le pauvre monsignor Gallo, la face grise, les yeux creux, foudroyé en deux heures.
Non, non! cela était affreux, il ne pouvait permettre une abomination pareille. Alors, son parti fut arrêté. Il allait attendre que la nuit fût complète; et, tout simplement, il prendrait le panier sur les genoux du curé, il le jetterait à la volée dans quelque trou d'ombre, sans dire un mot. Le curé comprendrait. L'autre, le jeune prêtre, ne s'apercevrait peut-être pas de l'aventure. D'ailleurs, peu importait, car il était bien décidé à ne pas même expliquer son acte. Et il se sentit tout à fait calmé, lorsque l'idée lui vint de jeter le panier, au moment où la voiture passerait sous la porte Furba, quelques kilomètres avant Rome. Dans les ténèbres de la porte, ce serait très bien, on ne pourrait rien voir.
—Nous nous sommes attardés, nous ne serons guère à Rome avant six heures, reprit-il tout haut, en se tournant vers Pierre. Mais vous aurez le temps d'aller vous habiller et de rejoindre votre ami.
Et, sans attendre la réponse, il s'adressa à Santobono:
—Vos figues arriveront bien tard.
—Oh! dit le curé, Son Éminence reçoit jusqu'à huit heures. Et puis, ce n'est pas pour ce soir, les figues! On ne mange pas de figues le soir. Ce sera pour demain matin.
Il retomba dans son silence, il ne parla plus.
—Pour demain matin, oui, oui! sans doute, répéta Prada. Et le cardinal pourra vraiment s'en régaler, si personne ne l'aide.
Pierre, étourdiment, donna alors une nouvelle qu'il savait.
—Il sera sans doute seul à les manger, car son neveu, le prince Dario, a dû partir aujourd'hui pour Naples, un petit voyage de convalescence, après l'accident qui l'a tenu au lit pendant un grand mois.