Prada voulut absolument conduire ses compagnons rue Giulia, à cinquante mètres du palais.
—Cela ne me gêne pas, et d'aucune façon, je vous assure... Voyons, vous ne pouvez achever la route à pied, pressés comme vous l'êtes!
Déjà, la rue Giulia dormait dans sa paix séculaire, absolument déserte, d'une mélancolie d'abandon, avec la double file morne de ses becs de gaz. Et, dès qu'il fut descendu de voiture, Santobono n'attendit pas Pierre, qui, d'ailleurs, passait toujours par la petite porte, sur la ruelle latérale.
—Au revoir, l'abbé.
—Au revoir, monsieur le comte. Mille grâces!
Alors, tous deux purent le suivre du regard jusqu'au palais Boccanera, dont la vieille porte monumentale, noire d'ombre, était encore grande ouverte. Un instant, ils virent sa haute taille rugueuse qui barrait cette ombre. Puis, il entra, il s'engouffra avec son petit panier, portant le destin.
XII
Il était dix heures, lorsque Pierre et Narcisse, qui avaient dîné au Café de Rome, où ils s'étaient ensuite oubliés dans une longue causerie, descendirent à pied le Corso pour se rendre au palais Buongiovanni. Ils eurent toutes les peines du monde à en gagner la porte. Les voitures arrivaient par files serrées, et la foule des curieux qui stationnaient, débordant, envahissant la chaussée, malgré les agents, devenait si compacte, que les chevaux n'avançaient plus. Dans la longue façade monumentale, les dix hautes fenêtres du premier étage flambaient, une grande clarté blanche, la clarté de plein jour des lampes électriques, qui éclairait, comme d'un coup de soleil, la rue, les équipages embourbés dans le flot humain, la houle des têtes ardentes et passionnées, au milieu de l'extraordinaire tumulte des gestes et des cris.
Et il n'y avait pas là que la curiosité habituelle de regarder passer des uniformes et descendre des femmes en riches toilettes, car Pierre entendit vite que cette foule était venue attendre l'arrivée du roi et de la reine, qui avaient promis de paraître au bal de gala, que le prince Buongiovanni donnait pour fêter les fiançailles de sa fille Celia avec le lieutenant Attilio Sacco, fils d'un des ministres de Sa Majesté. Puis, ce mariage était un ravissement, le dénouement heureux d'une histoire d'amour qui passionnait la ville entière, le coup de foudre, le couple jeune et si beau, la fidélité obstinée, victorieuse des obstacles, et cela dans des conditions romanesques, dont le récit circulait de bouche en bouche, mouillant tous les yeux, faisant battre tous les cœurs.
C'était cette histoire que Narcisse, au dessert, en attendant dix heures, venait encore de conter à Pierre, qui la connaissait en partie. On affirmait que, si le prince avait fini par céder, après une dernière scène épouvantable, il ne l'avait fait que sur la crainte de voir Celia quitter un beau soir le palais, au bras de son amant. Elle ne l'en menaçait pas, mais il y avait, dans son calme de vierge ignorante, un tel mépris de tout ce qui n'était pas son amour, qu'il la sentait capable des pires folies, commises ingénument. La princesse, sa femme, s'était désintéressée, en Anglaise flegmatique, belle encore, qui croyait avoir assez fait pour la maison en apportant les cinq millions de sa dot et en donnant cinq enfants à son mari. Le prince, inquiet et faible dans ses violences, où se retrouvait le vieux sang romain, gâté déjà par son mélange avec celui d'une race étrangère, n'agissait plus que sous la crainte de voir crouler sa maison et sa fortune, restées jusque-là intactes, au milieu des ruines accumulées du patriciat; et, en cédant enfin, il avait dû obéir à l'idée de se rallier par sa fille, d'avoir un pied solide au Quirinal, sans pourtant retirer l'autre du Vatican. Sans doute, c'était une honte brûlante, son orgueil saignait de s'allier à ces Sacco, des gens de rien. Mais Sacco était ministre, il avait marché si vite, de succès en succès, qu'il semblait en passe de monter encore, de conquérir, après le portefeuille de l'Agriculture, celui des Finances, qu'il convoitait depuis longtemps. Avec lui, c'était la faveur certaine du roi, la retraite assurée de ce côté, si le pape un jour sombrait. Puis, le prince avait pris des renseignements sur le fils, un peu désarmé devant cet Attilio si beau, si brave, si droit, qui était l'avenir, peut-être l'Italie glorieuse de demain. Il était soldat, on le pousserait aux plus hauts grades. On ajoutait méchamment que la dernière raison qui avait décidé le prince, fort avare, désespéré d'avoir à disperser sa fortune entre ses cinq enfants, était l'occasion heureuse de pouvoir donner à Celia une dot dérisoire. Et, dès lors, le mariage consenti, il avait résolu de célébrer les fiançailles par une fête retentissante, comme on n'en donnait plus que bien rarement à Rome, les portes ouvertes à tous les mondes, les souverains invités, le palais flambant ainsi qu'aux grands jours d'autrefois, quitte à y laisser un peu de cet argent qu'il défendait si âprement, mais voulant par bravoure prouver qu'il n'était pas vaincu et que les Buongiovanni ne cachaient rien, ne rougissaient de rien. A la vérité, on prétendait que cette bravoure superbe ne venait pas de lui, qu'elle lui avait été soufflée, sans même qu'il en eût conscience, par Celia, la tranquille, l'innocente, qui désirait montrer son bonheur, au bras d'Attilio, devant Rome entière, applaudissant à cette histoire d'amour qui finissait bien, comme dans les beaux contes de fées.