Comme Pierre le suivait, un flot de monde les sépara, et le prêtre se trouva porté vers les deux couples, qui causaient toujours tendrement. Celia, l'ayant reconnu, l'appela d'un petit geste amical. Elle était en extase devant Benedetta, dans son culte ardent de la beauté, joignant devant elle ses petites mains de lis, comme elle les joignait devant la Madone.

—Oh! monsieur l'abbé, faites-moi ce plaisir, dites-lui qu'elle est belle, oh! plus belle que tout ce qu'il y a de plus beau sur la terre, plus belle que le soleil, la lune et les étoiles!... Si tu savais, chérie, ça m'en donne un frisson, de te voir belle à ce point, belle comme le bonheur, belle comme l'amour!

Benedetta se mit à rire, pendant que les deux jeunes gens s'égayaient.

—Tu es aussi belle que moi, chérie... C'est parce que nous sommes heureuses que nous sommes belles.

Celia répéta doucement:

—Oui, oui, heureuses... Te rappelles-tu le soir où tu me disais que ça ne réussissait guère, de marier le roi et le pape? Attilio et moi, nous les marions, et nous sommes si heureux pourtant!

—Mais Dario et moi, nous ne les marions pas, au contraire! reprit gaiement Benedetta. Va, va, comme tu me l'as répondu, ce même soir, il suffit de s'aimer, et l'on sauve le monde!

Lorsque Pierre put enfin gagner la porte de la salle des Antiques, où était installé le buffet, il y retrouva Prada debout, cloué là, immobilisé, s'emplissant quand même les yeux de l'atroce spectacle qu'il voulait fuir. Il avait dû se retourner, voir, voir encore. Et ce fut ainsi qu'il assista, le cœur saignant, à la reprise des danses, la première figure d'un quadrille, que l'orchestre jouait avec l'éclat de ses cuivres. Benedetta et Dario, Celia et Attilio, se faisaient vis-à-vis. Cela fut si charmant, si adorable, ces deux couples de jeunesse et de joie, dansant dans la clarté blanche, dans le luxe et dans l'odeur d'amour, que le roi et la reine s'approchèrent, s'intéressèrent. Il y eut des bravos d'admiration, une infinie tendresse s'épandit de tous les cœurs.

—Je crève de soif, venez donc! répéta Prada, qui put enfin s'arracher à sa torture.

Il se fit servir un verre de limonade glacée, il l'avala d'un trait, de l'air goulu d'un fiévreux qui jamais plus n'apaisera le feu intérieur dont il est brûlé.