—Oui, elles ont de belles robes, mais qui ne leur vont pas, des robes qu'elles font venir de Paris, et qu'elles n'ont pu naturellement essayer. C'est comme leurs bijoux, elles ont encore des diamants et surtout des perles de toute beauté, mais montés si lourdement, qu'ils sont affreux en somme. Et si vous saviez leur ignorance, leur frivolité, sous leur apparente morgue! Tout est chez elles en surface, même la religion: dessous, il n'y a rien, qu'un vide insondable. Je les regardais, au buffet, manger à belles dents. Ah! pour ça, elles ont un vigoureux appétit! Remarquez que, ce soir, les invités se sont conduits assez bien, on n'a pas trop dévoré. Mais, si vous assistiez à un bal de la cour, vous verriez un pillage sans nom, le buffet assiégé, les plats engloutis, une bousculade d'une voracité extraordinaire!

Pierre ne répondait que par des monosyllabes. Il était tout à sa joie débordante, à cette audience du pape, qu'il rêvait déjà, la préparant dans ses moindres détails, sans pouvoir se confier à personne. Et les pas des deux hommes sonnaient sur le pavé sec, dans la large rue, déserte et claire, tandis que la lune découpait nettement les ombres noires.

Brusquement, Prada se tut. Il était à bout de bravoure bavarde, envahi tout entier et comme paralysé par l'effrayante lutte qui se livrait en lui. A deux reprises déjà, il avait touché, dans la poche de son habit, le billet écrit au crayon, dont il se répétait les quatre lignes: «Une légende assure que le figuier de Judas repousse à Frascati, mortel pour quiconque veut un jour être pape. N'en mangez pas les figues empoisonnées, ne les donnez ni à vos gens ni à vos poules.» Le billet était bien là, il le sentait; et, s'il avait voulu accompagner Pierre, c'était pour le jeter dans la boîte du palais Boccanera. Il continuait à marcher d'un pas vif, le billet serait dans la boîte avant dix minutes, aucune puissance au monde ne pouvait l'empêcher de l'y jeter, puisque sa volonté était arrêtée formellement. Jamais il ne commettrait le crime de laisser empoisonner les gens.

Mais il souffrait une torture si abominable! Cette Benedetta et ce Dario venaient de soulever en lui un tel orage de haine jalouse! Il en oubliait Lisbeth, qu'il aimait, et cet enfant, ce petit être de sa chair, dont il était si orgueilleux. Toujours la femme l'avait ravagé d'un désir de mâle conquérant, il n'avait violemment joui que de celles qui résistaient. Et, aujourd'hui, il en existait une au monde, qu'il avait voulue, qu'il avait achetée en l'épousant, et qui s'était refusée ensuite. Cette femme sienne, il ne l'avait pas eue, il ne l'aurait jamais. Pour l'avoir, autrefois, il aurait incendié Rome; maintenant, il se demandait ce qu'il allait bien faire, pour l'empêcher d'être à un autre. Ah! c'était cette pensée qui rouvrait la plaie saignante à son flanc, la pensée de cet autre jouissant de son bien. Comme ils devaient se moquer de lui ensemble! Comme ils s'étaient plu à le ridiculiser en lançant le mensonge de sa prétendue impuissance, dont il se sentait quand même atteint, malgré toutes les preuves qu'il pourrait faire de sa virilité. Sans trop y croire, il les avait accusés d'être amant et maîtresse depuis longtemps, se rejoignant la nuit, n'ayant qu'une alcôve, au fond de ce sombre palais Boccanera, dont les histoires d'amour étaient légendaires. A présent, cela certainement allait être, puisqu'ils étaient libres, déliés au moins du lien religieux. Ils les voyaient côte à côte sur la même couche, il évoquait des visions brûlantes, leurs étreintes, leurs baisers, le ravissement de leur délire. Ah! non, ah! non, c'était impossible, la terre croulerait plutôt!

Puis, comme Pierre et lui quittaient le cours Victor-Emmanuel, pour s'engager parmi les anciennes rues, étranglées et tortueuses, qui conduisent à la rue Giulia, il se revit jetant le billet dans la boîte du palais. Ensuite, il se disait comment les choses devaient se passer. Le billet dormirait jusqu'au matin dans la boîte. Don Vigilio, le secrétaire, qui, sur l'ordre formel du cardinal, gardait la clef de cette boîte, descendrait de bonne heure, trouverait la lettre, la remettrait à Son Éminence, laquelle ne permettait pas qu'on en décachetât aucune. Et les figues seraient jetées, il n'y aurait plus de crime possible, le monde noir ferait le silence. Mais, pourtant, si le billet ne se trouvait pas dans la boîte, que se produirait-il? Alors, il admit cette supposition, vit nettement les figues arriver sur la table, au dîner d'une heure, dans leur joli petit panier, si coquettement recouvert de feuilles. Dario était là comme de coutume, seul avec son oncle, puisqu'il ne partait pour Naples que le soir. L'oncle et le neveu mangeaient-ils l'un et l'autre des figues, ou bien un seul, et lequel des deux? Ici, la vision se brouillait, c'était de nouveau le destin en marche, ce destin qu'il avait rencontré sur la route de Frascati, allant à son but inconnu, sans arrêt possible, au travers des obstacles. Le petit panier de figues allait, allait toujours, à sa besogne nécessaire, qu'aucune main au monde n'était assez forte pour empêcher.

La rue Giulia s'allongeait sans fin, toute blanche de lune, et Pierre sortit comme d'un rêve, devant le palais Boccanera, noir sous le ciel d'argent. Trois heures du matin sonnaient à une église du voisinage. Et il se sentit un petit frisson, en entendant près de lui cette plainte douloureuse de fauve blessé à mort, ce sourd grondement involontaire que le comte, dans sa lutte affreuse, venait de laisser échapper de nouveau.

Mais, tout de suite, il eut un rire qui raillait, il dit en serrant la main du prêtre:

—Non, non, je ne vais pas plus loin... Si l'on me voyait ici, à cette heure, on croirait que je suis retombé amoureux de ma femme.

Il alluma un cigare, et il s'en alla, dans la nuit claire, sans se retourner.

XIII